Être autochtone chez les Grecs

Pour les Grecs, les autochtones sont les peuples qui n’ont jamais migré. Au siècle de Périclès, le terme désigne un premier souverain né du sol même de la patrie.

L’autochtonie correspond à deux fantasmes des commencements : celui d’une reproduction des mortels sans les femmes, donc sans union sexuelle ; et celui d’un creuset unique. Être autochtone élimine de façon mythique le rôle des femmes dans les origines humaines Il permet aux hommes de se constituer en fraternité guerrière. Il s’agit d’une mythologie civique de l’unité. Sortis du sol, poussant à la manière des arbres, les citoyens deviennent frères, dit Socrate. Les femmes ne font pas sœur entre elles, mais membres de leur tribu.

Seul le héros fondateur de Thèbes, Kadmos, n’est pas un autochtone. C’est un Phénicien poussé au voyage, un déraciné. Cela à cause de l’impossible mission que lui impose son père Agenor : retrouver Europe, sa sœur enlevée par Zeus. Consultant l’oracle de Delphes, Apollon lui ordonne de se laisser guider par une vache et de fonder une cité là où elle tomberait d’épuisement. Kadmos fonde alors Thèbes. Il sacrifie la vache à Athéna. Un dragon gardait la source pour prendre l’eau, et Kadmos a tué le dragon. Il en sema les dents, d’où surgirent de la terre des hommes tout armés qu’on appela les Spartes (les semés). Ils se battirent, et les cinq survivants en seront les premiers princes.

Quant à Athènes, le mythe raconte le désir charnel d’Héphaïstos pour Athéna. Mais la chaste vierge ne se laisse pas faire et il éjacule sur sa jambe. Elle essuie le sperme avec un flocon de laine qu’elle jette par terre. De cette semence naît Erichthonios, selon Pausanias. Enfant né sans mère, il est élevé par Athéna, la vierge. Le fondateur d’Athènes est donc né de parents chacun né d’un seul parent : Athéna de la cuisse de son seul père Zeus, Héphaïstos de sa seule mère Héra. Aucun métissage.

Euripide rapporte un dicton : « Rien, fils de rien », qui évoque le statut de quiconque n’est pas pur de tout mélange étranger. Être quelqu’un signifie donc être de quelque part. Pas d’individualisme au Ve siècle avant, uniquement la communauté civique, la cité, et la famille – qui deviendra la gens des Romains, puis la lignée de l’Ancien régime. Aujourd’hui, après le passage au Dieu unique, chacun est fils du Père (éternel), et atome civique sensé penser par lui-même en exerçant la raison de son esprit critique.

Mais c’est trop dur pour la plupart. Ils préfèrent la facilité de la bande, se réfugier dans l’opinion commune, dans l’entre-soi social, dans la communauté familiale. Les plus repliés exaltent le « bon vieux temps » d’une « nation originelle », pure et mythique, sans s’apercevoir qu’elle n’est le plus souvent qu’une construction artificielle, bâtie avec le temps et la volonté d’élites qui assurent ainsi la continuité historique de leur pouvoir. Ainsi le royaume de France, bâti de provinces accolées durant les siècles, aux langues et coutumes diverses. Ainsi l’Union européenne, construction économique volontaire, devenue plus fédérale dans certains domaines, mais que les États conduisent toujours avec le Conseil européen.

Faire patrie est une chose, c’est un choix d’affinité et de croyances communes ; faire nation est autre chose, qui s’oppose à toutes les autres, avec une agressivité sans justification. Ainsi Poutine, qui accuse toujours les autres du mal qu’il commet lui. Il veut imposer son Etat-civilisation à toute l’Europe, comme jadis les nazis œuvraient pour mille ans avec l’empire de la race blanche. Ainsi Trompe, qui accuse l’Europe d’être déjà ce que les États-Unis craignent de devenir d’ici 2045 : un état métis où les Blancs deviennent minoritaires, en proie au relativisme culturel. D’où la réaction puritaine en ce qui concerne la sexualité, le revoilement des corps, la tenue impérieuse des adolescents jusqu’au-delà 18 ans, l’emprise de la pruderie bigote, le renouveau du masculinisme anti-femmes. JD Vance est le pire représentant de cette réaction agressive contre « la décadence » ethnique, culturelle, sexuelle.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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