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Démon grec

Il n’est PAS le Malin des chrétiens, mais une puissance divine indéterminée, mâle ou femelle, faste ou néfaste.

Certes, les chrétiens ont repris aux Grecs et aux Romains l’image de l’exubérance dionysiaque et des satyres de Bacchus pour faire ressortir les traits du Diable, le démon antéchrist. Il additionnait toutes les horreurs chrétiennes envers la chair, le sexe, la beauté, l’orgie adolescente, l’irrationnel des passions débridées. Comme le satyre, et pour le vilipender en Bouc émissaire, le Diable chrétien est devenu cornu, velu, les pieds fourchus, la queue pendante. Son visage a pris peu à peu l’apparence du Juif de caricature, cet antéchrist qui a tué le Christ. En bref, le Malin est devenu l’anti-Dieu, la force maléfique à combattre pour accéder à la Vérité et à la Cité éternelle. Les Évangiles sans le diable n’auraient pas de sens : ils le citent 188 fois ! Jésus s’incarne sur terre pour le grand combat de Dieu contre le Mal – du christianisme contre les cultes païens issus de la Grèce et de Rome.

Rien de tel chez les Grecs. Dans Homère, l’homme a souvent l’impression d’être poussé par une puissance obscure qui contrecarre ses intentions. Cette force, il la nomme démon – et il faut s’en méfier. Ainsi Ménélas renonce à défendre le corps de Patrocle contre les Troyens qui ont le démon de leur côté. Dans l’Iliade, démon est le visage voilé de l’agir divin, selon Walter Burkert, spécialiste allemand de la mythologie grecque.

Pour Hésiode, les démons sont le devenir d’une race mortelle issue d’un âge révolu et stérile. Ce sont les êtres asexués de l’âge d’or qui, après leur mort, deviennent les démons. Pour Platon, c’est une catégorie d’immortels, une race supérieure et plus divine, qui offre sa bienveillance et sa philanthropie aux mortels.

Les poètes, quant à eux, attachent le démon à l’homme. Selon son démon personnel le mortel se verra favorisé ou appauvri. Il s’agit d’une puissance surnaturelle ambivalente qui induit l’homme en erreur autant qu’elle le sert. Les catholiques feront de cet esprit un « ange gardien », orienté uniquement vers le bien. Pindare croit que l’action du démon influence le cours de la vie humaine, fait son succès ou son échec. Le démon est souvent associés avec l’idée de sort – qui n’est pas celle du destin. Le sort est ce qui accompagne la vie d’un homme ; le destin est la mort certaine de tout mortel. C’est le cas chez Euripide, où le démon désigne la rigueur du sort qui frappe tout humain, son infortune. Mais le sort, n’est-ce pas ce que l’on crée en partie soi-même ? Aide-toi, le Ciel t’aidera…

Pour Empédocle, les démons sont des êtres divins jetés dans le monde des éléments afin d’expier une souillure. Le démon s’incarne dans un homme qui n’est qu’une créature simplement dotée de pensée. Si l’âme est une partie du corps, le démon ne l’est pas. Il est d’une autre nature, immatérielle comme le sont les dieux. Le démon doit passer par toutes les formes mortelles, végétales, animales, humaines, pour se purifier de son forfait primordial. On songe au bouddhisme, qui fait des réincarnations successives la Voie vers le grand Tout divin.

Mais chez les Grecs, contrairement au bouddhisme, l’homme n’a rien à gérer pour s’améliorer. C’est son démon, un exilé divin, qui doit le faire, en se gardant de répéter sur terre sa faute originelle. Il doit s’abstenir de tuer et de manger d’autres vivants – qui peuvent être des démons incarnés comme lui. Ainsi les moines tibétains nourrissent-ils les chiens errants à la porte des monastères, car ils croient que ce sont des moines qui ont fauté, réincarnés en vivants dégradés : en chiens. Le démon d’Empédocle se sert des humains pour se purifier, mais les humains sont toujours ces éphémères dont les dieux immortels ont besoin. Ces forces subies semblent exonérer les fautes humaines parce qu’elles seraient dues à quelque chose qui les pousse. Elles visent surtout à montrer la faiblesse humaine face à la force divine. A rabaisser leur tentation à la démesure qui les fait vouloir s’égaler aux dieux. Un démon les pousse…

Le démon de Socrate est différent, plus rationalisé. Il s’agit d’une voix intérieure, une sorte de prémonition destinée à le détourner de l’acte à éviter. Le démon socratique est donc un commerce strictement privé avec une divinité – ce pourquoi Socrate, à cause de ce for intérieur, sera condamné pour individualisme, contraire à l’esprit religieux communautaire de la Cité.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Musée archéologique d’Agrigente 1

Nous allons au musée ce matin. Toute l’épopée grecque est racontée via ses poteries et ses vases, jusqu’au casque corinthien entièrement fermé.

L’Akragas des Rhodiens a été fondée en 581 avant pour exporter du blé et importer du marbre et des vases. Agrigente comprend 100 000 habitants à son apogée, peut-être plus. L’homme célèbre est Empédocle, philosophe avant Socrate, ingénieur et politique. Il a ainsi fait drainer les eaux stagnantes de Sélinonte pour enrayer une épidémie. Sa mort est légendaire et fait beaucoup rire l’infirmière et la prof : il a disparu dans la fournaise de l’Etna en ne laissant qu’une sandale. Suicide ou chute involontaire ? Nul ne sait. Empédocle croit l’univers mu par deux forces, l’Amour qui unit et la Haine qui divise. Il vécut probablement entre 490 et 435 avant.

Une coupe en or aux six bovins, aujourd’hui au British Museum et dont nous ne voyons qu’une belle copie, est datée du VIIe siècle avant et d’inspiration mycénienne. Les grandes jarres sont dénommés pithos et servaient de réserves de graines ou d’huile, comme l’amphore, un peu plus petite ; le cratère servait à mélanger l’eau et le vin pour les banquets ; l’hydrie à trois anses transportait l’eau pour mélanger au vin ; l’oenochoé servait aux petits échansons nus à servir le vin dans le canthare, la coupe, tout comme le cyathe, la phiale ou le skyphos ; les vases à parfums sont des aryballes corinthiennes, les alabastres et les lécythes ; la pyxis est une boite à fards. Un vase de Palma di Montechiaro montre sur son cul un triskèle aux pieds vers la droite, expression locale de style rhodien du VIIe siècle avant.

Sur les vases sont peintes des scènes de banquet avec un jeune homme imberbe et un homme barbu. Il s’agit, nous dit le guide, de scènes d’initiation du jeune homme entre la puberté et la première barbe, environ de 13 à 16 ans. Le père demandait à ses amis citoyens de décider parmi eux d’un initiateur à la sexualité. Une façon radicale de régler la polémique entre qui, de l’école ou de « la famille » doit parler de ces choses-la chez nous. Après une conversation philosophique, celui qui sera chargé de la formation est le gagnant du jeu de vases à boire, tous devenus une fois un peu gris. Le vin lancé de la coupe doit atterrir sur le trépied. Celui qui y parvient gagne le garçon. L’adolescent se donne à son mentor qui, en échange, doit lui apporter une formation d’homme, physique, intellectuelle et morale. Le professeur à Paris 1 Bernard Legras, historien du monde hellénistique sur l’Égypte hellénistique et romaine, la papyrologie grecque, le droit grec et hellénistique, l’éducation grecque et les transferts culturels, explique
dans La Marche de l’histoire sur France Inter le 2 septembre 2019 : « le mot, aujourd’hui, n’est plus du tout compris car il s’agissait à l’époque d’un code moral et éducatif parfaitement bien accepté par la société, dans un système traditionnel de don et de contre-don. L’homme ou « éraste » était plus âgé que son élève mais ne devait pas avoir plus de 40 ans. Il devait ainsi apprendre à son éromène des éléments d’éducation, de « Paideia », de savoirs-faire, une relation qui pouvait déboucher sur un amour physique ». Une fois initié, le jeune homme effectue son service militaire à 18 ans jusqu’à 25 ans, âge auquel il doit se marier et faire des enfants, de futurs citoyens. Le père lui choisit une jeune fille à peine nubile, après ses premières règles, dans les 13 à 15 ans. Le mari doit la défoncer violemment pour la déflorer et ainsi imposer sa domination. La société grecque antique était dure.

Un vase présente une scène étrange ou un satyre boit le sperme sous un âne en érection. C’est un symbole de fécondité. Artémis, la déesse, n’a pas de « seins » mais des couilles attachés sur la poitrine, symbole là encore de fécondité. Ainsi le guide nous initie-t-il à la lecture de l’art grec, en spécialiste. Un grand cratère représente le combat contre les Amazones, ces fausses femmes qui ne sont pas féminines mais guerrières – les trans de l’époque.

L’urne cinéraire est peinte en rouge sur fond noir puis, quand la technique évolue, en fond rouge, ce qui permet plus de détails dans le dessin et moins de cuissons successives. L’efficacité du capital n’a pas été inventée par nos jeunes managers d’aujourd’hui.

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