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Passion est nécessité, croit Alain

Dans un texte un peu bizarre de mai 1911, le philosophe Alain fait des passions un mouvement du corps plus que de l’esprit. « Notre passion nous paraît résulter entièrement de notre caractère et de nos idées, mais porte avec cela les signes d’une nécessité invincible. » Ah bon ? Et d’expliquer que l’imagination supplée à l’absence de l’objet de la passion, ce qui ôte toute espérance en la guérison. « C’est plus fort que moi », dit le passionné.

D’où « humiliation » à ne pas savoir se maîtriser, et « épouvante » quand on se dit : « C’est ma pensée même qui est empoisonnée ; mes propres raisonnements sont contre moi ; quel est ce pouvoir magique qui conduit ma pensée ? » Épouvante, vraiment ? Une peur soudaine et très violente provoquant un désordre de l’esprit ? C’est aller un peu loin et s’aventurer en démesure. La passion est-elle un esclavage intérieur contre lequel nous ne pourrions rien ? Au contraire, nous pouvons détourner la passion de son objet en s’intéressant à autre chose, une autre passion, une activité. L’action libère de la rumination, et un projet d’une obsession. Alain n’en dit rien, comme saisi par la fatalité.

Il se laisse aller au contraire à la facilité de la pensée complotiste. « Je crois que c’est la force des passions et l’esclavage intérieur qui ont conduit les hommes à l’idée d’un pouvoir occulte et d’un mauvais sort jeté par un mot ou par un regard. Faute de pouvoir se juger malade, le passionné se juge maudit ; et cette idée lui fournit des développements sans fin pour se torturer lui même. » 

Et de citer Descartes qui prouve que « c’est le mouvement corporel qui nourrit les passions. » Descartes était peut-être bon philosohe, mais piètre médecin ou physicien. En appeler à lui pour cette « nécessité extérieure » des passions me semble bien pauvre. Il est vrai que la passion remue le sang et bouleverse les hormones (du stress, de la colère, du combat). On est pris de tournis, on respire plus fort, l’adrénaline coule dans les muscles qui se contractent. Mais ce n’est pas le corps qui engendre la passion ; c’est bel et bien l’esprit, l’imagination que l’on met en branle, le cinéma qu’on se fait. La fille ou le garçon aimé ne sont qu’un corps ; les beautés ou qualités qu’on leur prête sont dans nos yeux, pas dans les faits. Seuls leurs actes sont réels, pas leur apparence magnifiée par la passion.

D’où ce texte un peu bizarre, lu aujourd’hui, d’un philosophe pas au meilleur de sa forme. Depuis 1909, il enseigne la philo en khâgne au lycée Henri-IV à Paris. Ses élèves s’en souviendront longtemps, Simone Weil, Raymond Aron, Guillaume Guindey, Georges Canguilhem, André Maurois, Julien Gracq… Peut-être est-ce au spectacle de l’adolescence qu’il a inversé les rôles du corps et de l’esprit ? Les hormones de jeunesse plus puissantes que l’esprit pas encore mûr ?

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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