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Alain Ducasse, Kim et la Licorne

Deux frères sont dans un bateau, le premier voit une femme à poil en pleine mer, que fait-il ? Il prévient son frérot, tout occupé à trier les petites sardines des gros bars du filet. Non, ce n’est pas un fantasme de marin esseulé sur la mer mais commence par une concentration de mouettes sur quelque chose de flottant. C’est bel et bien un cadavre, à poil, jeune, féminin. Gloups ! Bouffé par les charognards côté dos et par les poissons côté face. Une inconnue, pas de disparition signalée dans la région, pas de putes corrigées par son mac, pas de guerre des gangs en cours. Les flics en sont le bec dans l’eau.

Quand Antoine et Michel rentrent au port sur leur pointu nommé Le joujou à Pépé, ils sont en retard et cela met la mère Michel en pétard, elle – prénommée France – qui devait vendre la pêche au débarqué du quai aux petits retraités parcimonieux avant de préparer la soupe au restaurant le midi. Mais les autorités ont été prévenues et les pêcheurs les ont attendues près du cadavre, le crochant pour ne pas qu’il se sauve. Après tout, les courants, les oiseaux, auraient pu le faire disparaître, ni vu, ni connu comme cela était prévu.

Kim Châtenay Wilde, mariée à Antoine dit Toinou et mère d’un petit Léon d’un an, exerce comme lieutenante à Sanary et, sans être formellement chargée de l’enquête, s’occupe un peu de tout, comme l’équipe, sous les ordres de Zaza sa cheftaine (puisqu’il faut tout féminiser). D’ailleurs, l’enquête n’est pas le principal du roman policier d’Alain Ducasse. Il excelle plutôt aux à côté, la vie d’un groupe de joyeux drilles sur la Côte d’Azur dont Kim fait partie.

Pas moins d’une vingtaine de personnages hauts en couleur, tous bien typés, avec leur charme et leurs défauts. Enrico, l’ex-flic patron de Kim s’est embrigadé dans un second mariage qui le laisse étrangement vaseux au matin ; Lotta atteinte de vertigo, est un nez parfumeur au prénom discrètement ironique qui cherche à capter le parfum de mer… avant d’aboutir à une recette de soupe de poissons sans poisson ; Royl, compagnon charpentier suisse adore remonter des bateaux après avoir remonté des chapelles, avec un CAP d’horlogerie initial ; Misha le Kazakh est un richissime vendeur d’armes (lourdes) qui opère depuis son bateau ancré au large bien plus efficacement que la police avec drones et informatique ; le nervi albanais con comme un balais qui se révèle un rockeur talentueux pour égayer les soirées du restau ; V2 dont le nom et le prénom commencent par la lettre V est une punkette égarée de la quarantaine bien sonnée qui se veut écolo et régente autoritairement tout un cheptel de jeunesse arrimée au bio et aux chèvres. Plus Raïssa, Ludivine, Leslie et quelques autres.

Le lecteur se perd un peu devant tant de richesse humaine et oublie parfois qui est qui et fait quoi mais l’ensemble est enlevé, d’autant qu’un deuxième cadavre de femme à poil est retrouvé quelques semaines plus tard au même endroit. Aurait-il été jeté depuis un point de la côte ? Est-ce enfin le début d’une piste ? Par surcroît, Le joujou à Pépé parte en fumée après un sabotage de première ! Qui a fait le coup ? Pourquoi ? Et c’est là que la licorne du titre finit par trouver son explication.

Le ton est alerte et volontiers ironique, chaque développement est soigneusement documenté comme le travail du bois, la composition des parfums, l’organisation de la mafia albanaise, l’arnaque au mariage. Avec parfois une analyse percutante de géopolitique digne de l’ancien cadre de Mars et de l’Oréal qu’est l’auteur (à ne pas confondre avec le chef étoilé) : « La France, pays des grands corps d’Etat et des énarques, a la vision des grandeurs. Un porte-avion nucléaire à dix milliards d’euros, un Rafale à quatre-vingt millions, une fusée Ariane à cinquante milliards d’investissement, ça c’est digne de notre intelligence, alors des drones, c’est vraiment pas sérieux. C’est bon pour les gosses. Et comme ça on va lancer un deuxième porte-avion nucléaire pour quand y aura plus d’avions de chasse ! » p.115.

Un précédent tome avec Kim est paru, qui donne les origines de l’héroïne, Kim, les chats et le loup, mais on peut les lire indépendamment. La trame policière est prétexte aux aventures personnelles ancrées dans cette région contrastée à la lumière dure qui fait rêver les embrumés.

Alain Ducasse, Kim et la Licorne, 2021, éditions Jets d’encre, 218 pages, €19.35

Sarah Martinez, chargée des relations presse et libraire, presse@jetsdencre.fr

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