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Stratégie passe avant tactique, dit Montaigne

Le court chapitre XLV des Essais, livre 1, évoque la bataille de Dreux où s’affrontaient le 19 décembre 1562 les troupes de Condé et celles du connétable de Montmorency. Les forces royales catholiques ont gagné contre celles des protestants mais notre philosophe s’élève contre les critiques de temporisation faites à l’encontre de Guise alors « qu’on enfonçait le connétable ». « Il valait mieux se hasarder, prenant l’ennemi par le flanc », dit Montaigne. Car il ne faut jamais oublier l’ensemble de la bataille, plutôt que les escarmouches.

« Le but et la visée, non seulement d’un capitaine, mais de chaque soldat, doit regarder la victoire en gros, et que nulles occurrences particulières, quelque intérêt qu’il y ait, ne le doivent divertir de ce point-là. » Privilégiez donc la stratégie qui est l’art de la guerre, plus que la tactique qui est l’art du terrain.

Montaigne affronte ici la conception archaïque de l’honneur des nobles, qui veut qu’on ne refuse jamais le combat face à face plutôt que de ruser ou de feindre de laisser ouverte la route avant la contre-attaque. Le monde change, la bataille aussi, et il faut s’y adapter. Tout l’art est de gagner en gros, et non pas en particulier, de gagner la bataille collective, pas l’escarmouche personnelle.

Encore faut-il savoir quel but sert la guerre : durant les guerres de religion en France, c’était l’évidence, mais aujourd’hui en Ukraine, le but est flou. Purifier le pays n’est pas un but si la population résiste ; le « dénazifier » n’est qu’un slogan de propagande car celui qui accuse est justement celui qui agit en nazi : impérialiste, sûr de sa supériorité morale, infatué de sa puissance, torturant négligemment le bétail humain « corrompu » du « pays frère » comme Staline le fit en son temps, afin de l’asservir et d’user de ses ressources minières et agricoles. Le but est-il simplement de prouver sa puissance ? Son pouvoir de nuisance dans le monde ? Sa position d’opposant principal des États-Unis ? Piètre but en ce cas, et combien méprisable…

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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