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Pierre Lemaitre, Le serpent majuscule

Un premier roman… de main de Lemaitre. Il a commencé policier et celui-ci, resté dans les tiroirs durant presque vingt ans, est ressorti relu et dédié à ses nièces. Il est un peu faible mais pas mauvais. Le lecteur se laisse emporter par le style léger et ironique de l’auteur, qui ne s’en laisse jamais conter par ses personnages.

Nous faisons la connaissance (provisoire) de Mathilde, une tueuse professionnelle ex-héroïne de la Résistance un brin décatie et empâtée, mais demeurée au fond psychopathe : le Serpent majuscule. Elle adore le sang et a torturé systématiquement un blond aryen sous-officier en lui coupant les doigts un par un, les oreilles, le nez et les couilles, pour le faire avouer les noms des dénonciateurs du réseau. Il est finalement mort mais elle a réussi. Elle a établi sa réputation. Si l’arme blanche était sa préférée dans sa jeunesse, elle est passée au gros calibre qui, malgré le silencieux, fait des ravages dans les corps. De plus en plus, elle s’aperçoit qu’elle tire dans le sexe avant d’achever dans la gorge.

C’est qu’elle commence à dérailler, la « grosse vioque maquillée », comme la décrit de façon imagée mais frappante un témoin de parking. Henri, son chef dans la Résistance qui l’a recrutée pour ces missions d’élimination (commanditées on ne sait par qui nommé « DRH »), commence à se poser des questions sur les dérapages de sa favorite. Hier elle tuait bien proprement d’une seule balle au milieu du front, jetait son arme dans la Seine et détruisait tout document où figuraient les noms et adresses ; aujourd’hui, elle se relâche, elle a utilisé deux fois la même arme et la police a repéré ce détail. Peut-être serait-il temps d’aviser.

Un PDG de grand groupe français qui promène son clebs, une fausse étudiante en droit et vraie pute de haut vol, une camée à peine sortie de prison, sont les cibles qu’elle doit traiter. Elle y réussit mais est repérée par le gardien de parking, ex-flic et observateur, où elle s’est engagée en voiture pour tirer la pute. Un inspecteur de police un peu con, René Vassiliev, vient recueillir son témoignage parmi les autres témoins relevés. Elle fantasme qu’il la soupçonne, elle déraille en complotisme, elle le file et le massacre, direct, non sans voir tué aussi l’infirmière cambodgienne qui prend soin du vieux préfet qui perd la boule, parrain de Vassiliev, qu’il était allé voir dans le XVIe.

Henri se dit qu’elle met en danger le boulot et qu’il faut la traiter. Il envoie deux tueurs, qu’elle repère et zigouille. Plus un jeune pompiste qui l’avait arnaquée de 50 francs. C’est qu’elle a du ressort, la vieille ! Elle décide d’aller voir Henri dans sa tanière près de Toulouse, son grand amour, d’ailleurs réciproque mais jamais avoué de part et d’autre. Puis d’arrêter et d’aller se mettre au vert au soleil – avec lui.

Mais rien ne va se passer comme fantasmé. Et la fin est imprévue malgré les minutieux préparatifs.

Le lecteur est pris par cette histoire contée comme si elle était naturelle, les clebs et les gamins n’ayant pas plus de poids émotionnel que les cibles, dommages collatéraux éventuels. Nul ne peut aimer Mathilde, ni peut-être la comprendre, mais l’observer est un plaisir (pervers). Certains échappent par hasard au gros calibre à silencieux car Mathilde les soupçonnait de lui chercher noise : un commissaire obèse et abruti bourré de cacahuètes et son jeune adjoint policier serviable, un voisin jardinier qui aurait décapité son dalmatien, l’ex-préfet Alzheimer, deux préados qui fument en cachette là où il ne faut pas…

Nous sommes en 1985, où tout était plus facile pour les libertés et pour les hors-la-loi. Mathilde n’a à craindre ni les caméras de surveillance, ni le pistage des téléphones mobiles, ni les traces ADN ; elle peut payer de grosses sommes en liquide et les passeports ne sont pas sécurisés. Plus facile aussi pour les auteurs de polars, qui n’avaient pas à se préoccuper de tout ça et s’attachaient donc en premier au ressort des personnages.

Pour un premier roman, c’est un bon moment à passer.

Pierre Lemaitre, Le serpent majuscule, écrit en 1985, 2021, Livre de poche 2022, 310 pages, €7,90 e-book Kindle €7,49

Pierre Lemaitre déjà chroniqué sur ce blog

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