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Alain fustige les bureaucrates

En janvier 1911, Alain relit Dickens, La petite Dorritt, roman « que je préfère à tous les autres ». Car Dickens y parle des Mollusques, le nom qu’il donne aux bureaucrates. Toute une tribu, depuis les plus gros qui sont ministres, aux moyens qui sont parlementaires, et les petits qui sont la piétaille chargée de soutenir la tribu en lieu et place de l’opinion publique. Il y a des Mollusques détachés un peu partout (ils sont partout) et un grand banc de Mollusques au ministère des Circonlocutions.

La circonlocution est un enroulement autour d’un axe central. Dickens en fait un ministère voué à la bureaucratie qui tourne en circuit fermé, secrétant des papiers qui se répondent et tournent en boucle et dont tout le travail consiste à « ne pas le faire ». Népotisme et mascarades règnent chez les gouvernants, la « comédie des erreurs » côtoie les éléments de langage pour surtout ne rien changer au prétexte d’avancer. Les électeurs sont aveuglés et prennent leur caverne pour la liberté, comme chez Platon, et les ombres sur les murs comme des menaces qui les font voter « bien », c’est-à-dire Mollusque.

« Les Mollusques sont très bien payés, et ils travaillent tous à être payés encore mieux, à obtenir la création de postes nouveaux où viennent s’incruster leurs parents et alliés ; ils marient leurs filles et leurs sœurs à des hommes politiques errants, qui se trouvent ainsi attachés au banc des Mollusques, et font souche de petits Mollusques ; et les Mollusques mâles, à leur tour, épousent des filles bien dotées, ce qui attache au banc des Mollusques, le riche beau-père, les riches beaux frères, pour la solidité, l’autorité, la gloire des Mollusques à venir. Ces travaux occupent tout leur temps. Ne parlons pas des papiers innombrables qu’ils font rédiger par des commis, et qui ont pour effet de décourager, de discréditer, de ruiner tous les imprudents qui songent à autre chose qu’à la prospérité des Mollusques et de leurs alliés ». Cette charge amusante rappelle les critiques de l’énarchie, très en vogue en France, et plus généralement celle des élites que Trompe et Vance haïssent parce qu’ils n’en ont pas la culture ni l’aisance sociale.

La bureaucratie, c’est « l’État profond » des complotistes, l’anti-élitisme des populistes – comme si une nouvelle élite n’allait pas surgir des ruines de l’ancienne. Cela s’est pourtant passé après la chute de l’Ancien régime, des petits marquis tout neuf, dans leurs gros sabots, se sont empressés de lutter pour les places, jusqu’à la Terreur puis l’Empire. Cela s’est aussi passé après la chute du régime tsariste en Russie, où des commissaires politiques tout neuf, dans leur ignorance, ont mis en coupe réglée le pays, imposant leurs diktats à une masse ignare qui croyait ce qu’on voulait leur faire croire (« la terre aux paysans »… alors que les kolkhozes pointaient, « la liberté »… alors que la Tchéka sévissait, « le pain »… alors que la famine allait faire des millions de morts).

Rien ne neuf dans la manipulation de caste, que Dickens a démontée et qu’Alain se délecte à retrouver pour fustiger son temps, la république parlementaire incapable. « S’allier, se pousser, se couvrir ; s’opposer à toute enquête, à tout contrôle ; calomnier les enquêteurs et contrôleurs ; faire croire que les députés, qui ne sont pas Mollusques, sont des ânes bâtés, et que les électeurs sont des ignorants, des ivrognes, des abrutis. Surtout veiller à la conservation de l’esprit Mollusque, en fermant tous les chemins aux jeunes fous qui ne croient point que la tribu Mollusque à sa fin en elle-même. Croire et dire, faire croire et faire dire que la Nation est perdue dès que les prérogatives des Mollusques subissent la plus petite atteinte, voilà leur politique ». Mettez la droite sous le terme Mollusque, ou la gauche soumise aux insoumis, ou le patronat d’extrême-droite soucieux de conserver, préserver, rétablir les privilèges économiques, l’entre-soi ethnique, les valeurs d’antan. Les Mollusques seront toujours ces huîtres accrochées à leur rocher comme des rats dans un fromage (fût-il de Hollande).

Jusqu’au terme : « Ils perdront enfin la République si elle refuse d’être leur République ». Bordella ou bordélisation, le choix qui se profile par cette haine universelle, diffusée par ceux qui veulent tout changer pour mieux tout conserver, est dans l’air de notre temps : la fin de la République pour une variante autocratique.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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