« Hugo n’aimait pas Stendhal ; il lui refusait le style ». Alain n’aime pas Hugo. « J’avoue que Hugo est trop long pour moi, presque toujours. Je le lis en courant, et même j’en passe. Je vois trop où il va ». Quant à Balzac, selon notre philosophe, il est entre les deux.
L’écart ? L’enflure Hugo, le blabla d’émotions et de grands mots, « justice, charité, loyauté, courage, fraternité ». Mais, selon Alain, « il la développe sans l’expliquer ; il n’y ajoute jamais rien ; seulement il nous remue ; il y a du mouvement par ces strophes ; il va, il va ». Parce qu’Hugo est avant tout un rythme, une force qui va. C’est un orateur. « Le rythme mesure le temps ; cela suppose une vitesse réglée à laquelle l‘œil qui lit ne s’astreint pas. » Hugo répète, scande. « Le temps de la réflexion n’est jamais donné ; le discours n’attend personne. » Voilà pourquoi Hugo n’aimait pas Stendhal.
Stendhal écrit tout au contraire de l’enflure ; il parle sec, net, comme un code civil. « C’est un auteur qu’il faut relire d’instant en instant ; car il ne répète point et ne développe point ; c’est comme un paysage lointain ; plus l’on s’approche et plus l’on découvre ; aussi n’a-t-il point de rythme ; il n’entraîne point ; il ne veut pas entraîner. » Mais la Chartreuse de Parme fourmille de détails, quand on y pense, dit Alain.
« Balzac est entre deux ; c’est encore de l’éloquence, mais pour l’œil. Il faut le relire aussi d’instant en instant ; mais alors, il se traduit tout d’un coup par des raccourcis ; long à lire et parfois diffus, il donne aux souvenirs des tableaux d’une concision admirable. »

A chaque siècle son style. Celui du XIXe, héritiers des braillards de la Révolution, était habitué aux orateurs. Les gens, peu éduqués, lisaient mal, ils préféraient la voix. C’est le cas aujourd’hui dans les banlieues, d’où le succès d’un Mélenchon. Répéter, comme un prof ou un orateur, ne leur est pas ennui, mais « politesse », dit Alain. « Débat entre l’œil et l’oreille ».
Certes, mais l’entendement est différent. L’œil est silencieux et voit la synthèse ; l’oreille sonne et n’entend que ce qu’elle écoute, surtout les bruits des autres quand ils approuvent « loud out », applaudissent à tout rompre ou hurlent comme des damnés en train de rôtir. L’ensemble masque le sens. La propension à imiter fait qu’on s’abandonne. Les orateurs sont surtout des prédicateurs. La lecture, en revanche, est personnelle, individuelle – même si elle est collective, il n’y a toujours qu’une personne qui lit à la fois. Les mots restent sur la page et ne s’envolent pas comme les paroles. On peut y revenir, y réfléchir.
D’où l’écart de raison entre les mouvements unanimistes, religieux, politiques, idéologiques, et les mouvements respectueux de l’avis de chacun. Fascisme, communisme, nazisme, nationalisme, populisme, sont des terrains pour Hugo, tandis que Stendhal préfère le libéralisme politique, le style démocratie parlementaire, le débat fédéral. Encore qu’il aimait bien la décision, d’où son admiration pour celui qu tranche, comme Napoléon. Balzac, monarchiste constitutionnel, se contentait de raconter la vie de ces bêtes-là.
Ce pourquoi je n’aime pas Hugo.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog
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