Le Clézio, Printemps et autres saisons

Note citée par Wikipedia en anglais

Ces cinq nouvelles sont dédiées aux filles ; ‘Mondo’, autre recueil de nouvelles, sera dédié aux garçons. Là encore, tous les thèmes chers à Le Clézio se retrouvent. Avec pour privilège ce moment intense de l’existence qu’est la puberté. A cet âge, variable selon les tempéraments les lieux et les époques, tout est sensations, passion et vérité. Les êtres y sont (pour Le Clézio) « vrais ». Ce serait la civilisation, la modernité technique, bourgeoise et affairiste, qui détruirait cette lumière (Le Clézio suit Rousseau). Elle contraint les sens à s’affadir par convenances, elle manipule les passions au service des intérêts, elle rend impossible la vérité entre les êtres. Ce n’est pas faux, mais la civilisation « élève » ; Le Clézio préfère les êtres en leur sauvagerie native – question de goût.

Toutes les filles de Le Clézio viennent d’ailleurs, sans doute parce que « l’ailleurs » lui apparaît plus « vrai » que l’ici français. Saba est marocaine, une autre est bohémienne, Zoubida arabe, Zinna juive d’Afrique du Nord et Gaby est créole. La venue en France, portée par le rêve ou forcée par le destin, est définitivement un exil ; l’oiseau se voit couper les ailes. Ce qui lui reste de liberté et de lumière attire les autres, comme la lampe le phalène, ce pourquoi aucune de ces filles ne manquent d’amoureux. Mais ce sont des amours impossibles, comme tout métissage l’est, chez Le Clézio. L’oiseau n’a plus le goût de chanter, la fleur s’étiole, la bête sauvage se prostitue lorsqu’elle est mise en cage.

‘Printemps’ évoque Saba et son adolescence de fille nulle part chez elle, née Berbère au Maroc, de père parti et de mère trop jeune qui l’a « vendue » à un couple de Blancs qui s’exilent à Marseille au moment des indépendances. Plus de racines, pas d’avenir, personne ne l’aime – c’est la solitude absolue, typique de l’adolescence, que Le Clézio pousse à son paroxysme. Restent les hasards de rencontres, comme dans ce livre qu’elle préfère, ‘Sans Famille’ d’Hector Malot – encore une référence leclézienne à l’évasion enfant par la littérature. Saba essaye, pourtant, de « connaître » les autres (bibliquement, dirions-nous). Lucien, très jeune boulanger de son âge lui prête sa mobylette mais se révèle impuissant ; Green, journaliste free-lance mais marié et papa d’un petit garçon ; Morgane, femme mûre et solitaire en couple, s’intéresse à elle mais par sensualité. Les autres prennent, ils ne donnent pas à Saba ce qu’elle attend – tout comme son père qui prit sa mère et s’en fut. « Tout est possible. C’est ce que je voulais, je crois, faire tout ce qui est possible. En même temps, j’avais peur, j’étais au bord du vide, comme dans un rêve. Il y a l’étendue d’ombre, on peut tomber. On peut se perdre. » p.56 Émotions brutes et langage bâclé des 15 ans.

Les trois nouvelles qui suivent la principale sont vouées à un élément du désir : le regard pour ‘Fascination’, la peau pour ‘Le temps ne passe pas’, la voix pour ‘Zinna’.

‘Fascination’ rappelle brusquement à l’adulte le garçon de 13 ans qu’il était lorsqu’il a vu, devant un soupirail de cave au pied d’un grand immeuble bientôt démoli, une petite bohémienne et sa grand-mère. La fillette avait ce regard « brûlant, fiévreux dans son visage pâle, ce regard de détresse, d’interrogation aussi, cet appel, cette annonciation » p.137 Elle était passion et vérité, sa demande au garçon restait impossible par crainte « d’être dérobé, de devenir un autre, de changer mon destin » p.141 La appelle « joie sauvage »« le pur regard, un désir » ; mais la raison l’empêche – nous sommes en civilisation…

‘Le temps ne passe pas’ porte sur l’urgence du temps qui passe. Mais on ne le voit pas lorsqu’on a la vie devant soi. Les expériences adolescentes sont éternelles, gravées pour toujours dans la mémoire, sources de souvenirs doux-amers durant le reste de son existence. C’est ce qui arrive à David devant Zoubida, enivré de sa peau : « jamais je n’avais senti une telle odeur, piquante, violente, qui me gênait au début, puis que j’aimais, que je ne pouvais plus oublier. Une odeur qui voulait dire quelque chose de sauvage, un désir, et ça faisait battre mon cœur plus fort. J’avais 16 ans ce mois-là…» p.154 Zoubida disparaît sans qu’il s’en aperçoive, « Je n’ai pas su la retenir (…) J’avais le temps, rien n’était important. » p.161 Or il l’est, ce temps d’adolescence « où chaque jour était la même journée ».

‘Zinna’, juive maigre en manteau râpé, séduit par sa voix d’opéra. Tomi, jeune voleur orphelin de 14 ans, ne la quitte plus ; son professeur de chant, bien que marié, tombe sous le charme ; Maître Orsoni, margoulin affairiste, en fait sa maîtresse pour 5 ans. Il détruit en elle son talent en la poussant vers la drogue et la futilité. Seul Tomi, grandi, lui restera fidèle. Le Clézio met toute sa puissance de haine et de mépris dans ce rôle d’Orsoni : « son visage jaune, ses cheveux coupés en brosse, cet air de bonté apaisée que montrent parfois les fripouilles et les politiciens parvenus au sommet de leur carrière, et qui n’ont plus rien à désirer que le reflet d’honorabilité que leur font miroiter les journalistes. » p.187

‘La saison des pluies’ est une autre histoire d’exil, de liberté détruite par le monde civilisé. Gaby la créole est toute lumière et jeunesse, « pour elle la vie était une fête, une promesse » p.210. Elle quitte son île exotique où un Cafre, Ti Coco, est amoureux d’elle depuis l’âge de 12 ans, pour aller en France y séduire un fils d’industriel. Il lui fait un bébé mais disparaît dans la débâcle de 1940, la laissant seule, exilée de tout. Combien sont démunis ceux qui, comme Gaby « jugent de tout avec [leur] cœur » p.220. D’où sa perpétuelle « ivresse du mouvement », d’où « cette cruauté inconsciente des filles trop belles » qui suscite de la jalousie. La vérité fait toujours mal et la civilisation bourgeoise a horreur de la vérité, préférant l’artifice, le faux-semblant. Gaby est un exemple de plus de cette définitive incompatibilité des héros lecléziens avec cette civilisation là.

Le Clézio, un écrivain pour émois de Seconde ?

Jean Marie Gustave Le Clézio, Printemps et autres saisons , 1989, Folio, 249 pages

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4 réflexions sur “Le Clézio, Printemps et autres saisons

  1. argoul

    La fille est une lambda du net. Je ne crois pas qu’elle soit particulièrement célèbre. Question de mouches sans doute. Celles du coche médiatique ne se focalisent que sur les mêmes odorants gisements où tout le monde va.

  2. judem

    Je n’ai pas bien compris, la photo, c’est qui ?

    « la civilisation bourgeoise a horreur de la vérité, préférant l’artifice, le faux-semblant » : d’accord avec ça.

    « cette cruauté inconsciente des filles trop belles » qui suscite de la jalousie : au diable la jalousie, il faut être généreux et, comme pour tout être humain, elles ont aussi à s’élever et ne doivent pas être réduites à cette seule dimension qui risquerait tout autant de leur nuire que de leur apporter, notamment au niveau de leur « développement » humain.

  3. argoul

    C’est vrai, on les devine bien sous les lunettes rouges.

  4. Elle a de jolies yeux la printemps de JMGL ; j’ai dis : des yeux !

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