Éolien, le psychodrame à la française

Article repris par Medium4You.

Le Président de la République vint de lancer le programme d’éolien offshore ; France Inter vient de diffuser son magazine de la rédaction sur les éoliennes et les réactions qu’elles suscitent dans ‘Interception’ du 30 janvier, « Et pourtant elles tournent… ». Comme pour beaucoup de projets collectifs, l’éolien rejoue l’éternel psychodrame à la française : d’accord pour l’intérêt général mais pas de ça chez moi, on me consulte mais je n’écoute pas, de toutes façons c’est la faute du gouvernement. Il y a une « bêtise » à la française qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Dans ce reportage fort bien fait, les journalistes ont équilibré les citoyens passifs avec les militants actifs, les élus locaux et les industriels, les travailleurs touchés et les entreprises qui créent des emplois. Manquaient seulement les zécolos mais, ceux là, tout le monde a compris qu’aujourd’hui c’est le Mal et que le Bien est toujours ailleurs, jamais ici et maintenant, même un tout petit peu.

Quels sont donc les inconvénients de l’éolien ? Un paisible citoyen de la Drôme : ça fait un bruit constant, des ombres dans le soleil couchant, des flashes pour avions dans la nuit. Le maire de Grignan : voyez les crêtes (à plusieurs kilomètres), il y a ces machins comme des pics qui détruisent la poésie du paysage, les touristes vont fuir, ceux qui voulaient acheter aller voir ailleurs. Un pêcheur du Tréport : on va nous obliger à déserter des zones de bonne pêche, de quoi dépenser du gasoil en plus, déjà qu’il n’arrête pas d’augmenter.

Une critique plus rationnelle est de dire que l’éolien (comme le solaire) ne produit pas en continu – mais s’il y a du vent (ou du soleil). Qu’on doit donc entretenir tout un parc de centrales d’appoint, en général thermiques – ce qui annule tout le bénéfice écolo. Mais, vous l’aurez compris, ce n’est pas le rationnel qui compte dans la critique des éoliennes !

Les objections tournent surtout autour du « c’était mieux avant » et de « ça change mes habitudes » : autrement dit du vent. Le bruit (enregistré à 420 m puis à 50 m) est un vrombissement ténu, comme le vent dans les voiles. Beaucoup moins fort que le TGV « qui passe à 12 km » (mais pas en continu) ou que la départementale « à 500 m » (où il passe pas mal de circulation). Une sorte de manie obsessionnelle fait se focaliser exclusivement sur le bruit éolien, faute d’être occupé à autre chose : les gens qui sont si critiques travaillent-ils dans la journée ? Quant aux ombres qui battent dans le soleil couchant, il s’agit d’un cas TRÈS particulier auquel l’intérêt général ne devrait pas s’arrêter. Et la poésie du paysage, hein, pourquoi ne pas mettre à bas les réverbères et les lignes à haute tension, éradiquer les routes et le TGV tant qu’on y est ? Grignan et son château n’est plus depuis deux siècles et demi le paysage de la Sévigné, alors une dizaine d’éoliennes sur l’horizon, est-ce si grave pour l’équilibre de la vue ?

Probablement pas, mais c’est une occasion de « résister ». La résistance est un mot revenu à la mode grâce à la télé, mais c’est l’autre nom de « râler », manie bien française pour qui reste habituellement le cul sur sa chaise en attendant la pluie ou le soleil, c’est selon. On dit aujourd’hui « s’indigner », ça fait plus intello, surtout quand on a réussi à lire 30 pages écrites en gros à 3 euros. « Résister », c’est ne rien faire sinon appliquer son inertie à ce qui survient. Pas grand chose à voir avec ceux qui luttaient contre l’occupant dès 1943 (surtout pas avant de savoir où le vent allait tourner), ni même avec les petits Grecs en lutte contre la police, les Tunisiens contre leur gouvernement corrompu ou les Égyptiens contre leur pharaon momifié. Résister permet d’exister : c’est la faute aux autres, jamais à nous. « Le gouvernement », voire « Bruxelles » nous impose des normes standard, « les industriels » veulent faire de l’argent. Produire de l’énergie propre ? Ne plus dépendre du pétrole arabe ou de l’uranium musulman ? Créer des emplois non délocalisables pour alléger le chômage ? On s’en fout, hein… A ma porte ça me gêne, donc je « résiste ».

Pourtant, se dit le Français qui râle, « on m’a demandé mon avis. » Un promoteur d’éolien énumère les études techniques, les études d’impact et les enquêtes publiques longues et obligatoires qui précèdent toute installation d’un parc d’éoliennes en France… « Mais, dit le râleur, je n’ai pas donné mon avis parce que je m’en fous au fond, que ça ne changera rien aux pressions des lobbies et aux décisions des technocrates, et que je n’ai rien à dire faute de savoir penser.  » C’est qu’il faudrait se bouger, étudier les tendances du tourisme, les nuisances sanitaires, regarder ce qui se fait en Allemagne, en Scandinavie, ailleurs… Tout ça, bof, ça fatigue. Râler est plus facile, avec l’éminente bonne conscience d’être « résistant ». C’est bien français ça : ruminer en regardant les trains passer et, avec eux, le monde et la modernité. La mentalité de préretraité au travail (Bonjour paresse) et de fonctionnaire (Absolument dé-bor-dée !) prend la place traditionnelle du paysan. Les Français n’ont jamais accepté l’industrie, ni la technique. Ils n’ont jamais été modernes, sont restés champs et jardins, flemmards ancestraux qui attendent de la Nature, de Dieu ou de l’État que ça tombe tout cuit.

Nous voyons bien comment cet infantilisme est encouragé par l’histoire, la culture et les institutions en France. L’impuissance du citoyen est un mythe : il existe des élections, des partis et des associations, des réunions publiques et des médias, et tous savent se faire entendre quand c’est nécessaire.

Mais la culture française est celle de la raison pure : « tout le monde pareil c’est ça l’égalité, j’veux voir qu’une tête scrogneugneu, rien qui dépasse, l’État veille ! » Donc tout est centralisé à Paris, par une caste restreinte de hauts fonctionnaires passés par une seule Grande école, le cerveau sélectionné par le Mammouth sur la discipline des seules maths depuis le plus jeune âge. Tout ce qui ne se calcule pas n’existe pas. Tout ce qui a sélectionné a reconnu l’élite de la nation qui doit guider le peuple (seins nus dans la mythologie). Tout ce qui est fantaisie autour de la norme doit être impitoyablement ramené à la ligne droite. Ah mais ! Du boulevard Saint-Germain au fin fond de la Corrèze, les mêmes règles s’appliquent aux mêmes lois, surveillées et punies par les mêmes fonctionnaires formatés par le même logiciel dans le même moule après un concours cooptatoire.

Ce caporalisme napoléonien, issu de la Révolution française et de la préférence des Rousseau, Helvétius et autres Encyclopédistes pour Sparte et son égalité d’État plutôt que pour Athènes et son désordre social, les autres Européens n’en veulent pas. Ce pourquoi l’Europe-puissance (à la française) n’avance pas. Nous sommes le seul pays à avoir un Parlement aussi croupion. L’idéal européen est la fédération, la décentralisation, l’initiative locale chapeautée par des directives générales. Certainement pas la hiérarchie pyramidale autoritaire de ceux qui savent mieux que vous comment vous devez vivre. Ce pourquoi il y a des éoliennes.

La France, l’esprit français, les institutions françaises, sont aux antipodes de l’Europe. Le volontarisme d’État s’y heurte donc aux « résistances » locales. Ah, si « le courant était gratuit » pour les pêcheurs du Tréport empêchés de travailler ! Si les éoliennes partaient de besoins locaux qui susciteraient leur demande ! Si la région décidait pour elle-même, en pratiquant les taxes et les tarifs qui vont à son électorat et à ses besoins ! La politique en France reprendrait ses droits, chacun discuterait, s’opposerait, conviendrait de compromis, et tout se passerait comme il se doit entre adultes responsables. Comme partout ailleurs en Europe.

Mais ce serait remettre en cause le monopole d’EDF, le statut des ingénieurs électriciens, le pantouflage des hauts fonctionnaires à la tête du Machin, la filière nucléaire liée à l’armée, l’omnipotence d’un Président sans contrepouvoirs, et ainsi de suite. Autrement dit changer d’institutions, de sélection scolaire et de façon de voir le monde. Ce pourquoi on ne fait rien, on ne change rien, on laisse dire. Trop fatiguant pour un pays qui vieillit.

Et ça râle, au fond, parce que tous les Français sont contents des choses telles qu’elles sont !

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3 réflexions sur “Éolien, le psychodrame à la française

  1. Pingback: Bloguer ou ne pas bloguer » De SFR à S4R (Solidarity for Ranking) – Egypte

  2. Cher lecteur, je suis d’accord avec vos deux premières phrase.s Pour le reste, vous quittez très vite le « commentaire » de ce qui est écrit pour vous monter la tête tout seul avec des notions aussi vagues que la droite et la gauche, le collectif et l’actionnaire, en bref la tarte à la crème de la moraline tellement à la mode. Je le dis jutement dans la note, toutes ces excuses « morales » empêchent de penser.
    La note sur l’éolien part d’un reportage sur France Inter que vous n’avez manifestement pas fait l’effort d’écouter, malgré le lien donné (gratuitement). Il s’agit d’un cas concret, pas de métaphysique écolo-collective-de gôch. En ce qui me concerne, je n’ai PAS donné mon avis personnel sur l’éolien dans cette note, je me contente de voir ce que l’éolien suscite dans la réalité. C’est sans doute ça qui vous gêne : que je n’ai pas donné mon opinion. C’est tellement sécurisant de pouvoir coller une étiquette politique !
    Or ce qui m’intéresse, c’est la passivité française de vache qui regarde passer les trains. Nous paraissons très forts à ce jeu : les Français ne se prennent pas en mains parce que les institutions, l’école, l’entreprise, exigent l’obéissance et formatent les Français à suivre leur élite sélectionnée étroitement par les maths. Pour moi (là, je donne MON opinion), ce n’est pas ça la politique : c’est penser par soi-même, donner son avis, présenter des arguments autres que le « c’était mieux avant » réactionnaire. Toutes les autres notes de mon blog vont dans ce sens, évidemment vous n’avez pas regardé.
    L’éolien est écologiquement intéressant (pour la planète et pour l’avenir de nos enfants) s’il est décentralisé, bien loin des gros « machins » technocrates comme EDF, Areva et autres monstres bureaucratiques à la française (pour le plus grand profit de la caste des technocrates sorties des grandes zécoles).
    D’où mon paragraphe qui reprenait les propos des pêcheurs du Tréport et des autres citoyens qui ne seraient pas contre l’éolien s’ils en profitaient directement dans leur propre région.
    On est bien loin de « la haine » dont vous parlez, et dont je ne vois pas vraiment d’où elle vient. ‘Bonjour paresse’ et ‘Absolument dé-bor-dée’ sont des titres de livres très médiatiques. Ils ne jettent pas TOUS les retraités (comme vous) ni tous les fonctionnaires dans le même sac, mais le fait qu’ils soient célèbres à la télé, dans les radios et les journaux montre bien que cela touche quelque chose de vrai dans la société. Il s’agit là de faits, pas d’une opinion politique.
    Contrairement à ce que vous croyez, la « résistance » ne constitue pas la démocratie. Résister, c’est réagir contre. Il s’agit donc d’une attitude « réactionnaire », qu’elle vienne de la gauche comme de la droite. La démocratie, au contraire, est dans le positif : elle propose au débat public et admet les arguments critiques pour avancer.
    AVANCER voilà un mot pas tellement contemporain, non ? Les citoyens français – particulièrement – préfèrent se laisser faire, en « râlant » pour la forme. L’exemple de l’éolien nous le montre fort bien.

  3. GEHIN

    Je suis de ceux qui se battent, chaque fois que l’occasion m’en est donnée, pour que le monde soit plus juste, pour qu’il y fasse bon vivre. Que ce soit à propos de l’alimentation, de l’énergie ou de la justice sociale, mon camp est celui de l’intérêt des hommes, de tous les hommes. L’éolien, même si je n’y vois pas là, la solution unique, parfaite à ce qui rend l’activité humaine parfois dangereuse (le nucléaire en particulier), fait partie des évolutions que j’accepte sans réticence.
    Mais quel message voulez-vous passer par cet article?
    En en changeant quelques mots (remplacer tout ce qui attrait à l’éolien par le nucléaire), on retrouve dans cet article tous les arguments de ceux qui ne comprennent en rien la lutte contre le nucléaire. L’article s’appuie sur la haine de ceux qui résistent. Et pourtant ! L’écologie est une lutte pour la survie de l’humanité et cette lutte n’est possible que parce qu’il y a des résistants. Votre article propose tout simplement que les hommes soient des moutons, qu’ils ne s’expriment pas face aux décisions gouvernementales, aux lois votées par les instances qui nous gouvernent et qui ne favorisent que le profit et encore plus de profit au détriment d’une grande majorité des populations. Ce n’est pas ma conception de l’humanité. Quant aux allusions fort déplaisantes à la paresse des retraités et au débordement des fonctionnaires, on sent là toute votre haine du collectif et de la solidarité.
    On m’a dit que l’écologie n’était ni de droite, ni de gauche, il se trouve que vous prouvez le contraire. Elle peut être de gauche, si on définit la gauche comme favorable à la solidarité, au respect des autres (et notamment de ceux qui s’expriment avec un avis différent sur toute question), favorable à la résistance, donc à la démocratie. Elle peut être de droite quand, finalement, l’action pour améliorer la santé publique peut se transformer en actions boursières. La haine qui salit et rend puant votre article éclaire du même coup une autre réalité. L’écologie sans la démocratie, sans le respect des hommes, sans le souci de l’égalité sociale et économique n’est qu’un outil pour fabriquer un monde de liberté où la liberté est conçue comme la possibilité pour les uns d’exploiter les autres. On peut être pour l’éolien et réactionnaire d’extrême droite.
    et si vous n’aimez pas les couchers de soleil, tant pis, ça fait quand même partie de ce que la nature peut nous offrir et que je tiens à conserver.
    Un retraité actif, résistant face à toute injustice, ancien cadre d’une entreprise d’un défunt service public à laquelle j’ai donné plus que 35 heures par semaine sans vous demandez un centime d’impôt supplémentaire.

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