Robert-Louis Stevenson, En canoë sur les rivières du nord

robert louis stevenson en canoe sur les rivieres du nord
Stevenson n’est pas seulement l’immortel auteur de L’île au trésor ; il a aussi beaucoup écrit sur ses expériences vécues et ses vagabondages. Écossais amoureux de la France, il la parcourt à pied, puis en canoë avec un ami. Walter Simpson, baronnet, est son compagnon pour descendre rivières et canaux d’Anvers à Pontoise entre fin août et mi-septembre 1876. La France se relève à peine de la guerre avec les Prussiens – où Badinguet a été ignominieusement vaincu – et le nord français résonne des marches militaires et autres chansons patriotiques de défaite, pleurant l’Alsace-Lorraine.

Un passage sur les jeunes tambours, qui ne combattent pas mais rythment la marche à la mort de la jeunesse, s’appesantit sur le destin des ânes : battus durant leur vie, battus encore plus après leur mort, la peau de leurs fesses servant à faire des tambours. Tout comme les jeunes garçons de France, au fond… C’est dire si cette aventure nomade pré-écolo est dite avec finesse et humour.

L’auteur a 26 ans et ce livre est sa première publication véritable, qui le fera reconnaître des critiques. Bien qu’un peu maniéré et littéraire parfois, son style se pose. Lui se nomme par le nom de son bateau, comme on fait volontiers dans la marine de mer. Si Robert-Louis est l’Aréthuse, son ami Walter est Cigarette. Les deux voguent au fil du courant, se précipitant vers la mer – qu’ils n’atteindront pas, les rivières après Pontoise devenant trop anonymes car trop civilisées.

Spectateur malgré la pluie, Stevenson prend des notes sur ce qu’il voit et sur ceux qu’il rencontre. Nous avons, près d’un siècle et demi plus tard, un portrait populaire de la France du nord qui, à la lecture d’aujourd’hui, est assez savoureux. Pêcheurs niais, sportifs obsédés, robustes gamins, marchands de toutes sortes, aubergistes, péniches, vieille dévote, bon bourgeois, lavandières, réservistes – composent une mentalité : celle de la râlerie, de la joie de vivre et de l’égalitarisme ancré.

Non sans brocarder le Français raisonneur, qui croit que « la logique » suffit et non l’habileté. « Pas plus qu’on général, un bon raisonneur ne saurait démontrer que sa cause est juste. Mais la France tout entière s’égare à la poursuite de quelques grands mots ; il lui faudra du temps avant d’acquérir la certitude que, pour grands qu’ils soient, ce ne sont que des mots. Quand elle l’aura compris, elle trouvera peut-être la logique moins amusante » p.58 Pléiade. C’est plutôt bien vu, les deux guerres suivantes montreront que la France ne comprendra jamais. Aujourd’hui encore, les Grands principes servent de justificatif (surtout à gauche) à ne rien faire de concret, d’utile, d’efficace. On appelle ça le performatif, chez les communicants.

Le voyage, parce qu’il met sans cesse en mouvement, détache du monde ; la pagaie, parce qu’elle est un geste automatique, agit hypnotise et met en état de transe, voire de nirvana. Être oisif parmi les gens qui travaillent, aller toujours alors que les autres restent immobiles, observer quand tout le monde agit – n’est-ce pas se mettre à part, comme une élite ? La littérature avait cette ambition, jadis. Mais l’auteur ne la prend guère au sérieux : son titre, An Inland voyage – un voyage à l’intérieur des terres, n’est-il pas un véritable oxymore ?

Certains ont voyagé autour de leur chambre, d’autres au loin ; Stevenson se veut entre les deux, ni seul ni en groupe, ni pur imaginaire ni réaliste explorateur. Il est un « voyageur », et le mot ne vient pas de voir mais de viatique : ce qui permet de vivre. Le voyageur fait sa provende de ce qu’il voit, voyager le change et il en revient autre.

Ce n’est pas marcher pour marcher, ou canoter pour accomplir un record, comme trop souvent de nos jours – mais se rendre d’un point à un autre en promenade, pour jouir et observer, apprendre et cultiver son être. Un bien bel itinéraire, trop méconnu, mais qui a ses lecteurs, la réédition en poche disponible le montre.

Robert-Louis Stevenson, En canoë sur les rivières du nord ou Croisière à l’intérieur des terres (An Inland Voyage), 1878, Actes sud Babel 2005, €7.70
Robert-Louis Stevenson, Œuvres 1, Gallimard Pléiade 2001, 1242 pages, €59.00
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