Gilbert Cesbron, Les saints vont en enfer

Décédé en 1979 à seulement 66 ans d’un cancer, Cesbron a été vite oublié. Il a chanté les pauvres, les enfants, les ouvriers. Il évoque dans ce roman les prêtres ouvriers, cathos sociaux qui se voulaient proches de leurs ouailles déchristianisées, notamment à la mine.

C’est d’ailleurs dans une mine de charbon du Nord où le petit Pierre, enfant de 6 ou 7 ans, découvre l’horreur de la catastrophe. Son père remonte du fond, mais des copains y ont trouvé la mort. Pierre se jure de ne jamais faire ce métier, ce qui fait sourire son grand frère André. Pierre se fera curé. Mais l’Église soutient le maréchal et les grands bourgeois collabos. Ce n’est pas dit, parce que Cesbron a fricoté avec la propagande de Vichy en 1941, mais la révolte des curés les fera ouvriers. Proches des communistes, dont ils disputent les âmes et les corps, ils organisent le soutien aux déshérités, ouvriers comme eux mais flanqués d’une femme souvent enceinte, parfois au chômage ou à la rue.

Cette solidarité est pour l’amour du Christ, à son exemple qui valorisait les pauvres. Les banlieues industrielles autour de Paris deviennent terres de mission. Le cardinal Emmanuel Suhard, décédé en 1949, a créé la Mission de Paris pour former des prêtres destinés à la classe ouvrière parisienne. Gilbert Cesbron le met en scène ici, venu incognito assister en civil à une messe dite par Pierre dans sa chambre, entouré de quelques camarades de son quartier populaire.

C’est qu’il y a du boulot. Après les heures à l’usine, il faut encore accueillir toute la misère du monde dans le local qui sert à tout. Madeleine fait bénévolement la cuisine, s’approvisionnant au petit bonheur. Les chiens perdus adultes, qui ne connaissent personne et ne savent où dormir le soir, viennent parler un peu et se chauffer à la solidarité de classe. Dans l’impasse du quartier, des masures sans hygiène louées par l’hôtelier bistro accueillent dans la même pièce cuisine et lits, parfois quatre ou cinq personnes dans neuf mètres carrés. Rien d’étonnant à ce que Marcel, bourré une fois de plus, cogne son gosse, Étienne, lorsqu’il est réveillé par un cauchemar, même si c’est indigne d’un homme et surtout d’un père. Un bébé s’est fait dévorer la figure par un rat, la petite Chantal a failli ne pas naître, et Étienne est envoyé à l’hôpital pour avoir été cogné trop fort, jusqu’au crâne fracturé. Le père Pierre, en lui parlant et le touchant, réalisera un miracle.

Et le prêtre dans tout ça ? Il erre comme une âme en peine, voulant sauver les uns et les autres, sans choisir car tous sont dignes. Mais il n’est pas le Christ et ne sait jamais finir une tâche jusqu’au bout. Ainsi, s’il convainc la mère de Chantal de ne pas avorter, il ne parle pas assez avec Jean, qui se tranche les veines, ni ne protège, comme il l’a pourtant promis, le petit Étienne des coups paternels. Dans son épuisement et par sa volonté brouillonne, il démontre les affres de la conscience coupable qui inhibent tant de catholiques convaincus. Ce n’est jamais assez d’amour pour les autres, jamais assez de repentance, jamais assez d’humiliation. Et pourquoi ? Pour papillonner de ci delà sans réussir à mener à bien une mission. Par exemple encourager les baptêmes, ou emmener à l’église, ou simplement lire l’Évangile. Sauver les corps, c’est bien sauver les âmes, c’est mieux.

Pire, « entre sauver une âme et lire son bréviaire, lorsque le temps manque pour faire l’un et l’autre, comment hésiter ?… » Le père Bernard, prédécesseur de Pierre, a baissé les bras. Il s’est réfugié dans un couvent pour « prier », ce qui lui évite de se disperser tout en lui donnant l’illusion qu’il est utile aux autres. Il s’isole surtout de cette « vallée de larmes », des drames et de la souffrance de banlieue. Celle de Suzanne la pute repentie, Ahmed le Nord-Af qui baise les filles toutes portes ouvertes pour que les enfants regardent, et sert d’indic aux flics. C’est à peine mieux dans l’Église officielle, où les curés sont des bureaucrates qui disent à messe aux heures dues, visitent les gens biens, soutiennent les « œuvres » paroissiales pour quelques-uns, mais laissent aux premières communion les filles se saouler et les garçons être poussés dans les bras de leur première proie – à 12 ans.

Cesbron note sans le vouloir la connivence d’action entre prêtres et militants, jusqu’à la grève parfois, ce qui provoquera vite l’ire du pape jusqu’à Vatican II. Pierre est affilié à l’Église hiérarchique et doit obéir aux ordres de son archevêque cardinal, Henri est encarté au Parti communiste et doit obéir aux ordres de la nomenklatura qui décide. Tous deux laisseront tomber, Henri pour aller militer autrement, Pierre en se faisant mineur, comme son père et son frère. Un serpent qui se mord la queue et une fin décevante, enkystant le père Pierre dans sa névrose d’enfance, destinée à se reproduire indéfiniment.

Plein d’émotions, une peinture réaliste de la banlieue ouvrière autour de Paris dans la ville fictive de Sagny, reliée par le métro, l’exploitation des patrons juste après-guerre, les rudes hivers de l’époque. Mais un côté naïf et idéaliste qui fait de l’« Amour » inconditionnel et non sexuel l’alpha et l’oméga de la vie chrétienne, bien loin de la réalité du monde et des gens. On ne lit plus guère Gilbert Cesbron le misérabiliste, pour son impuissance à proposer des solutions ; son roman a pourtant été à sa sortie un gros succès de librairie. Les militants gauchistes en usine après 68 seront plus efficaces, et laisseront plus de traces dans les associations d’entraide sociale et dans l’humanitaire.

Gilbert Cesbron, Les saints vont en enfer, 1952, Livre de poche 1974, occasion €1,58, e-book Kindle €5,99

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