
Un roman de fantaisie au carrefour des genres avec la science-fiction version « steampunk », ou l’antisystème à vapeur, en référence à l’époque victorienne. L’auteur joue en effet avec l’époque, son héros, le professeur Brendan Doyle à l’université Fullerton de Californie, se retrouvant projeté en 1810 par un procédé sulfureux de voyage dans le temps qu’un « ami » lui a proposé.
Spécialiste du poète anglais Samuel Taylor Coleridge, il est invité à donner une conférence inaugurale à un voyage dans le temps pour rencontrer l’auteur lui-même, en chair et en os, dans le passé. Les clients sont des millionnaires passionnés de littérature (il en existait encore dans les années 80) qui ne se refusent rien. Aujourd’hui, rien à faire, les nouveaux millionnaires sont incultes et ne savent même pas qui est Coleridge, auteur pourtant d’un poème célèbre en anglais, La Complainte du vieux marin, ni que son cercueil a été retrouvé en 2018 dans une ancienne cave à vin… Cet esprit brillait surtout dans la conversation dans les cafés, ce pourquoi J. Cochran Darrow, le millionnaire promoteur des voyages dans le temps, propose un saut dans le passé pour l’entendre.
Un beau soir de 1983, Doyle, Darrow et les clients se retrouvent dans une vaste tente, vêtus comme à l’époque victorienne, dans une calèche attelée. Pouf ! Explosion, et les voilà propulsés par une mystérieuse énergie dans une brèche ouverte du Temps, l’une des multiples « portes d’Anubis » (d’où le titre – à noter que portes serait plus exact que voies dans la traduction). Las ! La conférence de Coleridge n’aura lieu que la semaine d’après ! Sauf que le poète est bien dans le café, où il sirote une boisson. Qu’à cela ne tienne, il improvise une conférence privée et les clients sont contents.
Mais il faut repartir, et vite, car la brèche du temps n’a qu’une durée limitée, et la suivante n’est pas avant des années. Tous se précipitent dans le pré d’où ils sont venus, sous la tente d’un campement de bohémiens aux portes de Londres ; ils reviendront au XXe siècle tout nu. En manque un à l’appel : Brendan Doyle. Il a été enlevé par une cabale de magiciens opposés à l’éradication des dieux antiques par l’occupation anglaise de l’Égypte après la campagne de Bonaparte. Le vieux Dr Romany, kâ du Dr Romanelli, magicien délégué en Turquie, autrement dit un double généré par son sang, veut en savoir plus sur la découverte des portes d’Anubis par un quidam anglais. Doyle va parvenir à échapper aux griffes du magicien, mais sera poursuivi, bloqué dans l’époque.
Affamé, en loques, il tente de rejoindre une confrérie des mendiants de la Tamise, mais en est dissuadé par un très jeune homme à moustache encore incertaine, Jacky. Il lui demande de retrouver le poète (inventé) William Ashbless. Romany mandate le clown handicapé Horrabin (poubelle d’horreur), lui-même magicien, qui a charcuté son père pour l’évincer à la tête de sa bande dans les sous-sols romains de Londres. Dans le même temps, Doyle découvre que Darrow est lui aussi resté dans le siècle pour trouver Joe Tête-de-Chien, un loup-garou qui change de corps à son gré, dans l’espoir de trouver lui-même un nouveau corps jeune. Le millionnaire est en effet atteint d’un cancer en phase terminale, il est pressé.
Romany découvre une porte vers 1684 et Doyle le suit pour éviter qu’il ne change le passé. Le vieux magicien s’évapore comme un ballon crevé dans le ciel. De retour en 1810, Doyle est enlevé par le Maître magicien sous Muhammad Ali, un vieillard ramolli qui songe à régénérer l’Égypte, pour qu’il lui révèle les secrets perdus des portes du Temps. En récompense, il fera revivre en manipulant le passé Rebecca, la compagne de Doyle morte par sa faute dans un accident de moto à la fin des années 1970. Doyle résiste, car manipuler le passé peut avoir des conséquences inattendues. Il retourne dans le Londres de 1810 et se fait kidnapper par Romanelli, en même temps que Jacky et que Coleridge. Ils parviennent à s’échapper dans les souterrains emplis d’horreurs créées par Horrabin et qui ne songent qu’à le croquer pour se venger.
Jacky s’échappe à la nage dans la Tamise tandis que Doyle, entravé par Romanelli, est jeté sur la barque de Râ, qui parcourt le fleuve souterrain durant la nuit. Là, le serpent Apep dévore l’intrus… qui n’est autre que Romanelli, et rejette Doyle dans le fleuve. Il est recueilli par le jeune mendiant pieds nus Jacky, qui croyait l’avoir vu pendu sous la forme de Joe Tête-de-Chien – lequel s’est échappé évidemment en prenant un nouveau corps, car il est en fait Aménophis Fikee, magicien délégué par le Maître en Grande-Bretagne. Oui, nous sommes dans la fiction la plus échevelée, dans laquelle tout est possible. Doyle « sait », puisqu’il vient du futur où il a étudié les documents, que Jacky est une femme, et qu’elle deviendra son épouse alors que lui incarne le poète Ashbless. Il sait aussi que le poète va mourir en 1834, tué par un inconnu à l’épée. Cet inconnu, c’est un double de lui-même créé par Romanelli, qu’il va laisser sur le pré avant de s’échapper par une porte du Temps qui devrait le ramener en 1983.
Écrit de façon fluide et prenante, l’histoire est parfaitement fantaisiste, mêlant les mythes à la pseudo-science, les loups-garous à la magie (évidemment hiéroglyphique), l’action à l’attraction du désir avec un Jacky ambigu à souhait. La meilleure critique est probablement celle de Colin Greenland, du magazine Imagine : « l’imagination frénétique et macabre de Power dépeint Londres comme un carnaval sordide de gitans sinistres, de clowns vicieux, de tyrans mendiants, de loups-garous, de goules et de choses sans yeux qui se faufilent dans les égouts. » En effet, tout rebondit sans cesse, on change de corps comme d’idée, de lieu comme de chemise. On ne s’ennuie jamais avec Tim Powers.
Prix Philip K. Dick 1984
Prix Apollo 1987
Tim Powers, Les voies d’Anubis (The Anubis Gates), 1983, J’ai lu SF Fantasy 1992, 478 pages, occasion €2,73, e-book Kindle €12,99
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
Un autre roman fantaisiste de Tim Powers
En savoir plus sur argoul
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Commentaires récents