
Le titre est tiré d’un vers de Dante dans La divine comédie. Amer serait le pain de l’étranger, en regard du sien qu’on ne sait pas pétrir. A vous décourager d’aider les gens…
Car Pierre, dentiste à Paris mais habitant une demeure à Milly-la-Forêt, s’efforce d’aider son jardinier Miguel, après la mort de sa femme, avec ses deux enfants de 12 et 10 ans. Lui-même a perdu la sienne, Suzanne, d’un cancer, et ne s’en est pas vraiment remis. Ils n’ont pas eu d’enfants et la marmaille n’intéresse pas le médecin. Mais Suzanne les aimait, ces gosses de jardinier qui vivaient sur la propriété dans la maison du garde. Leur mère, Maria, faisait la cuisine et le ménage, et Miguel, leur père, faisait le jardin et entretenait les bâtiments.
Alors, lorsque Miguel perd sa femme à son tour, d’un brutal accident de la circulation, Pierre se sent solidaire. Le père de famille va enterrer Maria au Portugal et revient pour solder son préavis. Il veut s’installer là-bas – ou du moins il le dit. Mais il ne peut se résoudre à quitter la propriété, depuis des années qu’il est là. C’est devenu chez lui et, lorsque Pierre dérangé dans ses habitudes et réticent à engager un autre couple, propose à Miguel de rester sur les conseils d’une voisine, il y consent avec soulagement.
Mais Pierre est bien seul et, s’il baise de temps à autre la belle Nicole, blonde épanouie et sans vergogne, il est pris à 53 ans d’un retour d’amour paternel. Contrairement aux idées reçues, les femmes ne sont pas seules à désirer des enfants, les hommes aussi. Les liens ne sont pas les mêmes, mais aussi forts. Les sciences neuronales nous apprennent en effet que l’expérience répétée de nourrir, consoler, surveiller, anticiper, protéger, ajuste progressivement les circuits neuronaux de l’adulte selon ces responsabilités assumées. La charge mentale d’anticiper les besoins, de gérer les contraintes quotidiennes, de rester constamment attentif, remodèle l’attention et les priorités. C’est le cas de Pierre, qui fait chaque jour 60 km aller et autant au retour entre son cabinet et sa demeure, rouvre la piscine pour les gamins plus que pour lui, qui se remet au train électrique, qui se préoccupe des difficultés de lecture du plus jeune, Frédéric, tout en félicitant l’aînée, Amalia, de ses bonnes notes. Il est pris par le charme de la vitalité juvénile, ce qui le revigore ; il en besogne Nicole plus encore, tout en n’éprouvant pour elle aucun amour. Les enfants rendent plus soucieux de la vie.
Ce qui a commencé par une entraide envers une famille d’employés fidèles, devient une intrusion progressive dans le rôle familial. Miguel, bas de plafond et mal à l’aise avec les mots, consent à reculons à ce que ses enfants soient accaparés par le maître, jouant et nageant avec lui, allant faire des achats à Paris avec lui, allant à la foire avec lui, couchant dans les chambres d’amis de la demeure et non plus dans le pavillon paternel. Pierre va jusqu’à faire inscrire Amalia dans une pension réputée, où elle pourra révéler ses talents et de faire des relations. Il invite des enfants de leur âge à venir jouer à la propriété et déjeune à la même table, fils d’employé et maître mêlés.
Cette transgression de classe, au début des années 1980 en France, était encore un scandale. Miguel y voit une humiliation. Il n’est pas assez bien pour sa progéniture et se sent évacué de leur vie. Il se saoule, il tente d’interdire, mais ne sait pas poser les limites, faute de vocabulaire et d’idée. Lorsque Pierre, croyant bien faire, décide d’une adoption simple des deux enfants pour leur léguer ses biens à son décès, c’est le drame. Miguel est évincé dans son rôle de père protecteur, de mâle pourvoyeur de biens. On ne lui demande pas son avis et sa rébellion sera terrible. Bien loin de ce que Pierre pouvait anticiper. Comme quoi l’enfer est pavé de bonnes intentions.
Un roman populaire sur un instinct paternel peu souvent traité encore, à l’époque Mitterrand. Dommage qu’il soit trop rapide dans l’analyse et le caractère des personnages, donc superficiel. C’est le travers de Troyat d’écrire facilement ; il ne creuse pas assez ses sujets. Mais le lecteur sera touché de cette attention aux enfants portugais d’un bourgeois parisien que rien ne prédisposait à la générosité.
Henri Troyat, Le pain de l’étranger, 1982, Flammarion 2014, 176 pages, occasion €16,00
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
En savoir plus sur argoul
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Commentaires récents