Attention au personnage que vous vous créez, dit Alain

Dans une note qui commence mal sur l’ivrognerie, le philosophe termine bien. Il déclare que c’est l’usage de l’alcool qui en fait le besoin, car « boire ce qu’il boit donne soif et enlève la raison », dit il. Ce qui me parait assez stupide, car l’alcool, hors l’effet de donner soif, induit une accoutumance, devient une drogue dont il est difficile de se défaire. Aussi l’affirmation d’Alain selon laquelle « la première cause de boire est bien faible ; un serment peut l’annuler » me paraît une ineptie.

En revanche, il poursuit en disant qu’« il y a de l’entêtement dans les passions et peut-être surtout une erreur démesurée ; nous nous croyons pris ». Là, il dit vrai. « Ceux qui n’aiment pas le fromage n’en veulent point goûter, parce qu’ils croient qu’ils ne l’aimeront point ». Ce qui est révisable s’ils réussissent à en goûter. Je l’ai vécu avec certaines viandes, qu’il suffisait de dire du bœuf pour que le convive apprécie, alors que c’était du cerf ou du cheval, dont il avait soi-disant horreur. C’est une donnée d’expérience que chacun peut faire.

On s’est créé un personnage, des habitudes, des goûts et des dégoûts – et l’on n’en veut point changer. Par routine confortable, par souci du regard des autres, par orgueil envers soi de contester ce qu’on croit. Or, dit Alain, l’oubli est très courant dans la vie. Lorsque vous déménagez, vous avez déjà oublié l’autre logement avant d’entrer dans le nouveau. « Le présent a sa force et sa jeunesse, toujours, et l’on s’y accommode d’un mouvement sûr. »

C’est donc la pensée qui nous trompe, car ce qui nous est impossible à penser nous semble aussi impossible à faire. Or l’imagination ne sait pas inventer ; « c‘est l’action qui invente », dit Alain. Il faut braver l’opinion, ou plutôt l’opinion que l’on a de l’opinion, et aussi l’opinion que l’on a de soi. Chacun suit trop volontiers son personnage, construit avec le temps pour se représenter soi devant les autres. Et ce n’est pas une bonne chose que de rester rigide. Il faut en sortir, s’assouplir.

Se remettre en question n’est pas se renier, mais évoluer. Tout change, le monde « est une branloire pérenne » disait Montaigne. Adoptons aussi pour nous le changement.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog


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