C’était en 1912, avant toutes les guerres mondiales, mais déjà les gens se plaignaient. « Ce que je vous souhaite, c’est de ne pas dire et aussi de ne pas penser que tout va de mal en pis. » Et Alain d’égrener les sempiternelles jérémiades que l’on entend encore un siècle après, au mot près : « Cette soif de l’or, cette ardeur au plaisir, cet oubli des devoirs, cette insolence de la jeunesse, ces vols et ces crimes inouïs, cette impudence des passions, ces saisons folles enfin qui nous apportent presque des soirées tièdes au cœur de l’hiver, voilà un refrain vieux comme le monde des hommes ; il signifie seulement ceci : Je n’ai plus l’estomac ni la joie de mes 20 ans ».
Autrement dit, les jérémiades, les plaintes, les regrets du « c’était mieux avant » sont toujours les propos du monde des vieux. La jeunesse n’a pas le temps de se plaindre ; elle est préoccupée avant de tout de vivre. Or, ce sont les vieux qui gouvernent, qui tiennent les places, qui imposent leurs rancœurs. Rien de juste en cela, rien de « démocratique » puisque les opinions ne sont pas égales dans leur expression. Mais c’est ainsi, c’était le cas en 1912, c’est toujours le cas en 2026.
Pire, « les discours ont par eux-mêmes une puissance démesurée ; ils enflent la tristesse, ils la grossissent, ils en recouvrent toutes les choses comme d’un manteau, et ainsi l’effet devient cause », dit Alain. Entourez-vous de catafalques, vêtez-vous de noir, imposez à la rue le silence – comme cette mode victorienne de répandre de la paille devant la mort d’un décédé – et vous serez tristes. Toutes ces choses vous rappelleront le chagrin. C’est pareil pour les gens, dit le philosophe : « si par humeur nous venons à nous peindre les hommes en noir et les affaires publiques en décomposition, ce barbouillage à son tour nous jette dans le désespoir ».
C’est ainsi que les mieux élus de nos présidents ne passent guère la seconde année de leur mandat sans que les électeurs les critiquent, s’y opposent en tout, et à la fin les haïssent. Je rigole de voir tous ces politiciens encenser le général De Gaulle, de vanter son indépendance, sa façon au-dessus des partis de gouverner : les Français en avaient marre de cet ancêtre en 1968 et ils ont été heureux de passer à Pompidou. De même Chirac, ce grand homme adulé de tous à sa mort, pourtant affublé du surnom de Supermenteur et qui a conduit la France dans une désindustrialisation rapide au profit de la Chine – la grande faute des trop longues années Chirac. N’évoquons même pas Emmanuel Macron, il est le bouc émissaire facile de tout ce qui va mal en France, la dette (mais qui réclame des subventions agricoles, des soutiens sur le prix de l’essence, des climatiseurs à n’en plus finir – fabriqués évidemment en Chine… -, des baisses d’impôts mais plus de dépense publique, des subventions aux artistes, plus de fonctionnaires de police, de justice, de santé, d’enseignants, et ainsi de suite ?). Toujours plus ! Écrivait déjà François de Closet en 1984, sous la Gauche triomphante, dépensière et en faillite. Rien n’a changé

« Cette maladie se gagne ; c’est comme un choléra des esprits », dit Alain. Que faire ? demandait Lénine avant de décider de prendre le pouvoir pour ne jamais plus le rendre, sauf par sa mort. Promouvoir la jeunesse, songe Alain, sans vraiment le dire. « Ma conclusion est que la joie est sans autorité, parce qu’elle est jeune, et que la tristesse est sur un trône et toujours trop respectée ». Je suis pour la jeunesse, pour le printemps des peuples, pour le renouveau. Les années 60 ont été merveilleuses de ce point de vue, il suffit de regarder les films de l’époque. Optimisme, plein de bébés, industrie à plein régime, inventions à tout va (Caravelle, fusée Diamant, Concorde, détendeur de plongée Beuchat, fromage sans gras Gervais, K-way de Duhamel, aérotrain, usine marémotrice de la Rance, boite de vitesse automatique Renault).
La seule façon de s’en sortir, c’est d’aimer l’esprit jeune, l’initiative, l’audace, de faire des enfants, de submerger l’immigration par des naissances, de guérir du choléra de l’esprit par la volonté d’avenir. Je ne suis pas certains que la prochaine campagne électorale présidentielle qui doit commencer dans quelques semaines assure ce minimum – vital !
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog
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