
Un nègre musclé escalade torse nu un bâtiment de briques de quarante étages à mains nues dans une rue de Los Angeles. Il est moins cambrioleur que chef de gang, et veut poser sa marque à la bombe sur le toit de l’immeuble de bourges. Il a réussi, il en est tout fier, mais a les muscles noués. Il se repose avant de se pencher sur le vide pour taguer son symbole. Là, ses chevilles sont saisies et on l’envoie dans le vide. C’est le concierge de l’immeuble qui a fait le coup, ni vu, ni connu, le sixième en quelques mois. La police est contente : une racaille de moins ; les copropriétaires sont contents, l’immeuble est bien gardé par ce chien de minuit.
David, un ex-prof de lettres moqué par ses élèves adolescents, a écrit un roman de bonne femme qui a eu un énorme succès, mais il s’est fait avoir par l’éditrice sur le contrat qu’il n’a pas lu. Il regarde le cadavre écrasé sur le sol. Après avoir dénoncé publiquement le pillage de son œuvre, il a été viré, son compte bloqué. Il est à la rue. Ziggy, svelte surfeur californien dont la cervelle a dérapé au point de rompre son équilibre, le protège et lui apprend la rue. Ne jamais dormir tout seul, toujours un qui monte la garde. Le mieux est de vivre sur les toits.
Sauf que chaque toit est le territoire d’un gang, et qu’il faut payer de sa personne pour y entrer. C’est ainsi que Ziggy et David rencontre Mockes, et ses deux acolytes de moins de 18 ans, Pinto et Bushey. Des as du patin à roulettes, faute de l’être d’autre chose. Mockes a un ressentiment particulier envers le concierge, un ancien du Vietnam aussi large que haut, tout en force. Il veut le tuer. Pour cela, il entraîne Ziggy à grimper à mains nues, il en a les capacités. Le vide ne lui fait pas peur, l’équilibre lui est revenu, et son corps harmonieux fait le reste.
Mais Ziggy a une obsession : tuer la plus belle femme qu’il ait rencontré, d’une balle dans la nuque pour que son visage explose. Pour cela, il espionne celles qui passent, les observe, note sur elles des renseignements. Il n’a pas encore trouvé la bonne car, toujours, une imperfection apparaît, notamment dans l’intimité. Une vulgarité, ou l’accueil d’un mec qui ne les vaut pas. Seule la fille du 30ème étage de l’immeuble de briques retient son attention. Elle est parfaite. Un soir qu’elle est partie au sport, il sait qu’il dispose d’une heure. Il grimpe souplement à son étage vêtu d’un simple short, enjambe le balcon, s’introduit quasi nu dans l’appartement par la porte vitrée, prend une douche, une collation. Il attend que la clé tourne dans la serrure pour regagner le balcon et redescendre.
Le test est concluant, il a réussi les trente premiers étages, les dix derniers seront plus difficiles, mais faisables. Le grand soir est arrivé, Ziggy est prêt. Malgré la jalousie de Pinto, il croit réussir. De fait, il parvient au sommet. Mais il n’a pas le temps de poser le pied sur la rambarde que le concierge sadique surgit, une batte de baseball à la main, et casse les doigts de Ziggy. Qui va s’aplatir tout en bas comme un pantin désarticulé. Et de sept.
Mockes est furieux que ce criminel reste impuni et convainc David de se déguiser en homme de nettoyage pour intégrer l’équipe qui passe régulièrement dans l’immeuble, seule façon de pénétrer par la porte. Il doit tuer le concierge avec un fusil bricolé de la guerre du Vietnam, prévu par Ziggy pour la fille idéale. Mais rien ne se passe comme prévu, il a été trahi. Jeté lui aussi dans le vide, il atterrit sur le matelas rempli d’eau sur le balcon de la fille du 30ème, prénommée Lorrie. Il n’a qu’une jambe déboîtée, que la fille finit par lui remettre en se bouchant le nez. Mais le concierge sait qu’il est là, il l’a vu tomber. Il assiège l’appartement que Lorrie occupe pendant l’absence d’une collègue partie pour trois mois. Elle a connu David à la maison d’édition des femmes, elle a été la seule à lui faire signe bonjour.
Le concierge a coupé l’électricité, l’eau, la climatisation. Il veut qu’ils se rendent pour liquider l’affaire. Les copropriétaires ont été priés par circulaire d’évacuer l’immeuble un soir pour « dératisation ». Les rats, ce sont eux, David et Lorrie, destinés à être noyés dans la piscine du 40ème, puis conservé au congélateur à la cave jusqu’à trouver une solution. Qui recherchera ces losers ? Mais ils ne vont pas se laisser faire.
Bien écrit et très bien composé, ce roman policier des années glorieuses de la Californie montre aussi combien les inégalités étaient fortes, combien l’égoïsme de classe était fort, combien chacun devait chercher à se faire plus gros que le boeuf. David s’est laissé aller ; Lorrie a épousé le confort. Les deux vont-ils s’en sortir ?
Serge Brussolo, Le chien de minuit, 1994, Livre de poche 1995, 188 pages, €7,90
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
Un autre roman de Serge Brussolo déjà chroniqué sur ce blog :
Commentaires récents