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La cure de bonne humeur du philosophe Alain

Les gens font des cures pour leur santé physique, mais pourquoi ne pas faire une cure pour votre santé mentale ? Alain préconise des cures de bonne humeur. « Il y a des temps où les pensées deviennent âcres, dit-il, où l’on critique tout avec fureur, où l’on ne voit plus rien de beau ou de bien, ni dans les autres, ni dans soi même. Quand les idées se tournent de ce côté-là, cela signifie qu’il faut faire une cure de bonne humeur. Cela consiste à exercer sa bonne humeur contre toute mauvaise fortune, et surtout contre les choses de peu qui vous feraient partir en imprécation ».

Autrement dit, voir dans toute chose le bon côté, dans tout verre empli le côté plein. Pour cela, Il faut faire un effort. Comme on grimpe une côte pour exercer ses mollets, il faut aller à la mauvaise humeur pour y résister. Le caractère s’exerce comme le corps. Il s’agit à chaque fois d’une épreuve qui, si elle est surmontée, vous rend plus fort, plus joyeux. « Un ragoût brûlé, du vieux pain, le soleil, la poussière, des comptes à faire, la bourse presque à sec, cela donne lieu à de précieux exercices », explique Alain.

Au lieu de râler, voyons comment faire, exerçons notre entendement plutôt que nos émotions. Comment tirer parti de ce qui ne marche pas ? Comment améliorer les choses ? Un plat brûlé se rattrape, disent les grand-mères en mettant une tranche de pain sur le plat, couvercle fermé pendant quelques minutes ; cela absorbe les odeurs ; de même la pomme de terre crue en morceaux ajoutée au plat pendant dix minutes, absorbe grâce à son amidon ; le lait est efficace pour les sauces et les crèmes ; il lie ses matières grasses et ses protéines à certains composés amers. Du vieux pain, faisons du pain perdu, ou donnons-le aux oiseaux. Le soleil est bénéfique autant que maléfique, usons des lunettes, des manches longues et des crèmes si l’on y est sensible. La poussière se traite avec un masque de type Covid et en arrosant le sol, comme le pollen, les comptes à faire par la patience du pas à pas, d’un papier après l’autre, la bourse à sec par des enveloppe prévoyant chaque poste de dépense… et ainsi de suite.

Les Américains disent volontiers que lorsqu’il y a une queue, les Français râlent mais qu’eux-mêmes examinent comment améliorer le flux. La queue, on n’y peut rien, elle est due à la rareté du service et au nombre de clients. Mais ranger les gens, leur faire faire quelque chose, ne serait-ce que tourner en serpentin au lieu de s’amalgamer devant en tas, rationaliser le service aux clients, ranger au mieux les marchandises, voilà qui va rendre la queue moins longue et moins pénible.

Eh bien, c’est la même chose avec les mauvaises choses. Il s’agit de voir comment en tirer parti, comment en sortir, comment se rendre meilleur dans l’adversité. Les choses sont ce qu’elles sont. Seul le regard porté sur elle par un caractère en change l’image. Une bonne humeur, et voilà la chose moins rébarbative, moins aride, plus facile à traiter. Une mauvaise humeur, et c’est au contraire la déprime, la procrastination, l’ennui encore une fois. Et la mauvaise santé au bout. Car, comme la cure du corps rend plus sain, la cure du tempérament rend plus heureux, donc mieux à même d’aimer la vie – donc de la garder.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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