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Bernard Lenteric, La gagne

J’aime bien ces thrillers des années 1980 qui ne connaissaient rien à l’Internet ni aux smartphones, restant avant tout dans l’humain. Ils sont encore exempts de ces comportements compulsifs de consulter, texter et appeler, qui rappellent les mêmes comportements compulsifs concernant la clope quand l’auteur ne sait pas comment avancer. Et ce retour en arrière est rafraîchissant.

Nous sommes aux États-Unis, la Mecque des affaires et de la modernité à l’époque. Mieux, nous sommes en Californie, où tout se faisait alors dans les garages, après la vague hippies et surf. A San Francisco, les plus débrouillards se font du fric aussi avec le jeu : le poker, ce roi du bluff, cette domination macho si typique de l’esprit yankee. Sol et Ben, 18 et 17 ans, défient deux pédés (ainsi disait-on à l’époque sans que ce soit une humiliation). Ils les rincent, car Ben a la froideur et l’intelligence de calcul nécessaire à ce jeu venu peut-être d’Iran, mais introduit par des marins français. Le but est évidemment de gagner. Et gagner, à l’américaine, signifie écraser l’adversaire sans merci, le dominer, le lui mettre bien profond – tout un art.

Le poker met en branle la sagacité de calcul, la psychologie des adversaires, la résistance au stress, l’agressivité. C’est en bref un résumé du jeu des affaires – ce pourquoi il plaît tant aux requins de la finance et de l’industrie, vaniteux qui se croient très forts.

Mais Benedict Sarkissian est un petit Arménien d’une famille immigrée après le génocide des Turcs. Il a perdu très jeune ses parents et a été élevé par son grand-père, le Roi Hov, lui-même doué au poker. Ben use alors de son talent et le fait fructifier. Impassible, logique, observateur, implacable, il réussit très souvent face aux autres joueurs, même redoutables. Ce pourquoi le banquier milliardaire Alex Van Heeren le prend en haine, lui qui veut dominer, accabler, soumettre tous ceux qui se dressent sur sa route.

Ce sera dès lors un duel à mort entre les deux hommes. L’efficacité de Ben met en rage le pouvoir de Van Heeren. Le banquier va tout faire pour défier encore et encore le jeune homme, et le faire plier. Non sans perversité, car le garçon est beau, intelligent, musclé. Il aurait pu être un fils pour le vieux milliardaire déçu de sa progéniture. Ou un amant. Van Heeren va le faire fouetter, puis l’embaucher comme manœuvre dans l’une de ses banques pour l’avoir à l’œil, puis le faire monter en grade à la sécurité ; il va en faire son garde du corps, puis son joueur face aux autres. En le réduisant à la condition de domestique, avec un bon salaire, il pense abaisser l’orgueil du garçon qui gagne toujours.

Mais rien n’y fait. L’une des filles du banquier, Calliope, vient le séduire, folle et à moitié nue la plupart du temps. Van Heeren les observe baiser autour de sa piscine privée. Ses fils sont fades et lui sont indifférents. Sa seconde fille, Jamaïca est la prunelle de ses yeux. Pas touche ! Mais Ben va tout faire pour aller jusqu’au bout. Il va jouer et rejouer, gagner beaucoup et perdre lorsque Van Heeren met une armée d’avocats pour fabriquer des faux en spéculation pour l’acculer à la ruine. Ben va se détacher de son mentor en affaires pour retourner contre lui son obsession du jeu. Il va le ruiner à son tour en engageant un duel au poker pour les quatre milliards de l’empire Van Heeren. Plus sa fille favorite Jamaïca.

C’en est trop, Van Heeren cherchera à le tuer. Mais Ben en réchappera ; il a des soutiens auprès des filles du milliardaires, que son corps jeune et musclé contente à satiété. Lors d’une dernière partie contre d’autres joueurs, attirés par le sang, Van Heeren cherche une dernière fois à l’humilier publiquement. Il a en effet convoqué la presse. Malgré sa botte secrète, l’immonde Hacek que Ben avait mis à sec à 17 ans, le garçon gagne – une fois de plus. Sa sagacité, sa logique, sa maîtrise de soi fonctionnent à plein.

C’est bien mené, haletant, implacable.

Prix du Suspense 1980.

Bernard Lenteric, La gagne, 1980, Livre de poche 2002, 255 pages, €1,90

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