Les humains ont conscience de n’être que des éphémères, tels ces feuilles des arbres qui poussent au printemps et tombent à l’automne. L’éphémère est une expression de la piété grecque fondée sur la certitude de l’infranchissable distance entre mortels et immortels.
Car les dieux jouissent de la pérennité et de la sérénité, tandis que les hommes vivent au jour le jour. Ils sont voués à l’instabilité et à l’ignorance du lendemain. Les dieux, à l’inverse, vivent dans un temps suspendu, indéfiniment adultes, tandis que les hommes sont destinés à naître et à mourir, voués à la destruction, tant de leurs espérances que de leur vie. Les dieux sont les vivants bienheureux tant que le sacrifice est renouvelé chaque jour par les hommes. Être éphémère, c’est être humain, c’est à dire conscient de sa finitude, seule certitude offerte de l’avenir et être à la merci de l’incertitude de ce que chaque jour amène.

La connaissance n’appartient pas aux hommes, qui vivent comme du bétail de pâturage, à la merci de ce qu’amène le jour, sans connaître l’issue. L’éphémère est fondamentalement ignorant. Cette inconnaissance le plonge dans l’instabilité. Être éphémère, c’est supporter une vie où il n’est nul bien sans mal, où tout est mêlé. La beauté ne dure pas, la jeunesse et la vigueur se flétrissent, le bonheur n’est jamais sans labeur, et la divinité peut y aider, mais le destin demeure inévitable. Euripide dans Bellérophon est ainsi désabusé : pour le destin des mortels, le temps dans sa durée change la grandeur en néant et exalte la faiblesse. L’instabilité signifie que la fortune à chaque instant vient abattre l’homme heureux aussi bien que redresser le malheureux. L’homme n’est que vicissitudes.
C’est aussi la rencontre toujours changeante avec autrui, lui-même soumis aux fluctuations des jours. Chacun doit s’adapter aux circonstances, c’est-à-dire ne jamais tenter de déchirer le voile de l’avenir. Rappelons que les oracles ne permettent pas de connaître l’avenir, mais seulement d’offrir une réponse à chaque préoccupation du moment. L’éphémère humain ne renaît pas, chacun est individu unique dans l’histoire. Chaque humain laisse à un autre le soin d’assurer la relève. C’est pourquoi l’idée de résurrection fut spontanément estimée absurde en tant qu’espérance insensée.
Le mortel vit du fruit de la terre, en bref il est voué à la corruption, à l’instar de ce qu’il mange. Le régime alimentaire des hommes est le constant rappel de ce qu’ils sont : des misérables voués à la pourriture, dont l’existence est éphémère comme des feuilles d’arbres. Mais sont-ils pour cela d’inutiles néants ? Certainement pas, démontre l’auteur. Et c’est dans cette réponse négative que se dessine leur importance. Car, sans ces feuilles qui tombent, les dieux ne comprendraient rien au temps lisse et suspendu dont ils jouissent.
Au fond, que sont les dieux – tous les dieux, même l’Unique – sans les hommes ?
Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
Commentaires récents