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Kevin Escoda, Géopolitech

Ce livre est « la vision d’un technophile curieux qui a eu la chance de toucher les fils, et qui a essayé, honnêtement, de vous montrer où ils mènent », écrit l’auteur. Lequel a œuvré des années dans la finance, pour y adapter les nouveaux outils de l’IA, avant de fonder sa société de conseils aux entreprises et institutions. Ses formations pédagogiques, qui expliquent son style parlé, ses explications détaillées, ses anecdotes, son art du suspense, ont donné lieu à une trilogie, De la Finance Décentralisée à la DeFi Institutionnelle, De la machine qui calcule à la machine qui pense, et Géopolitech.

L’historien Fernand Braudel a étudié l’histoire du capitalisme et a déterminé trois étages dans la vie économique :

1 – l’économie matérielle au ras de la terre,

2 – l’économie des échanges marchands,

3 – l’économie de la pure spéculation et du risque – étage où se situe le véritable capitalisme fait de risques, commerce au loin, spéculation, pratiques de monopole, concurrence déloyale – en bref un univers économique libertarien affranchi de toutes règles.

Je me propose donc de vous chroniquer ces trois ouvrages, non dans l’ordre de leur parution selon l’auteur, mais dans l’ordre de l’actuel capitalisme, dont je rappelle qu’il n’est pas une « idéologie » mais une technique d’efficacité économique maximum, mesurée par le profit. Pour moi, les puces et les logiciels, en bref la technologie, est l’étage de base, l’économie matérielle qui permet aux superstructures que sont la monnaie pour les échanges marchands, et la course au pouvoir monopolistique et à la domination par tous les moyens via l’IA, lieu du véritable capitalisme de prédateurs aujourd’hui.

La technologie n’est rien sans base matérielle, caractérisée par deux questions : « Par où ça passe ? Et qui peut fermer ? » Celui qui tient les goulets d’étranglement du système économique commande. Par exemple les puces électroniques.

Morris Chang, Chinois immigré aux Etats-Unis, devenu ingénieur, fit sa carrière chez Texas Instrument avant d’être recruté par Taïwan pour diriger son institut de recherche technologique. Il avait 55 ans et a tout recommencé en 1987 pour fonder TSMC (Taïwan Semiconductor Manufacturing Company). « Son entreprise ne concevrait jamais rien en propre. Elle se contenterait de fabriquer, avec une précision obsessionnelle et sans rien signer, les dessins imaginés par d’autres. Une fonderie pure, dit-on, qui imprime les puces des autres comme un typographe imprime les livres d’autrui, sans prétendre en être l’auteur. » Cette entreprise est la base qui permet aux téléphones mobiles, aux cartes vidéo, à l’IA dans les ordinateurs, de se déployer. Rien sans elle, elle commande l’aval et le prend en otage. Or, avec les années, elle est la SEULE au monde à le faire aussi bien, aussi vite, aussi précisément. « Aujourd’hui, TSMC fabrique plus de la moitié de toutes les puces produites à façon dans le monde, et la quasi-totalité des plus avancées ». D’où l’intérêt stratégique de Taïwan, qu’un éléphant ignare, Sa Majesté Foutraque 1er, empereur des Amériques, ne comprend pas, laissant la Chine Pop avec l’idée que l’envahir ne serait pas si grave et qu’aucun Américain ne mériterait de mourir pour elle. Heureusement, pourrait-on dire, « TSMC ne peut graver ses dessins infinitésimaux que parce qu’elle possède une machine (…) qu’une seule entreprise au monde sait construire, (…) ASML », aux Pays-Bas. Toute l’intelligence a quelque chose de matériel, elle se trouve dans un lieu, et elle a un maître.

On peut la fermer en restreignant les exportations ; on peut la taxer. Et les Etats-Unis ne s’en privent pas. Pour eux, pour le monde, la course vers l’IA est « la » course géopolitique qui seule permettra la puissance. Donc le capitalisme doit s’appuyer sur l’État, seul à même de contrôler la base matérielle : les terres rares, les investissements énormes dans les usines de puces et des data centers, la course à l’énergie, l’usage de l’IA. La Chine développe son propre système, puisqu’elle est restreinte par la politique américaine.

Dans cette course, tous les coups sont permis. Et l’usage de matériels, de logiciels et de GPS permettent, via les métadonnées présentes dans chaque photo, dans chaque trace sur le net, dans chaque appli, de savoir qui vous êtes, où vous vous trouvez, rendant l’espionnage, donc le contrôle, facile à opérer pour quiconque, un service, un parti, un État, qui le voudrait. De plus, les virus et autre spywares permettent de vous traquer, de vous modifier, de vous immobiliser. Quand tout est connecté, tout est atteignable. Stuxnet l’a fait pour les centrifugeuses iraniennes. Le pire est que l’on ne peut attribuer l’attaque à personne avec certitude, ce qui dissout la dissuasion. Ainsi l’attaque de 2017 qui a paralysé l’Ukraine, remontant aux multinationales qui commerçaient avec elle. Aucune signature – un fort soupçon : celui à qui le crime profite. Quant aux bipeurs qui ont explosé aux oreilles des militants armés du Hezbollah au Liban, en 2024, ils montrent que « la route qui mène un objet jusqu’à toi, la longue chaîne invisible de mains, d’usines, de navires et d’entrepôts par laquelle arrive ce que tu achètes, est elle-même un champ de bataille. » Les arnaques au faux PDG qui ordonne un virement, au faux Brad Pitt qui pleure pour qu’on l’aide, minent la confiance. Comme dans les mauvaises séries télé, l’agresseur est celui que l’on trouvait le plus sympathique. Autre version, la sécurité ne vaut jamais que par son maillon le plus faible, sa famille, ses dettes, ses secrets.

Le pouvoir de voir, d’espionner et d’agir est tombé, avec l’essor de la technique, des mains des États aux mains de n’importe qui. Pour le pire avec les hackers qui volent et qui rançonnent, pour le meilleur avec les bénévoles qui traquent les pistes des registres et reconstituent les crimes d’État : l’avion néerlandais abattu au-dessus de l’Ukraine le 17 juillet 2014 par des pro-Russes du Donbass, l’empoisonnement en mars 2018 par Novitchok, neurotoxique de fabrication militaire russe, l’empoisonnement de Navalny en août 2020 dans un avion par le même poison russe.

Les mines, les usines de raffinage, les détroits du commerce, les câbles sous-marins, le réseau de paiement international SWIFT, le GPS, sont autant de nœuds du pouvoir. Attaquables, donc sensibles. Sans signature ni évidence, donc sournois. « Et ce que les armes invisibles risquent de rompre est précisément cet équilibre, parce qu’elles rendent l’agression économique, presque gratuite, et la riposte impossible, poussant tous à devenir, peu à peu, sans s’en apercevoir, des faucons. » Plus un voisin s’arme, plus cela vous inquiète et vous fait armer davantage. Et si les deux puissances sont convaincues que l’affrontement est inévitable, cela devient une prophétie autoréalisatrice.

Mais les lois physiques imposent une limite. La loi de Moore qui prophétisait que la puissance des puces doublait à intervalles réguliers touche un mur physique. « Les transistors les plus avancés sont désormais grands comme une poignée d’atomes, et sous l’atome on ne peut pas graver, parce que sous l’atome la matière cesse de se comporter comme nous le voulons et commence à obéir à des lois fantômes, probabilistes ». Pour augmenter la puissance, il faut multiplier les puces, donc en revenir au matériel : usines, terres rares, savoir-faire. Quant au cryptage, fondamental pour les cryptomonnaies, il ne tient que par l’impuissance provisoire des ordinateurs à calculer. Reste une chose que les machines ne posséderont (peut-être) jamais : le jugement humain. « C’est la faculté exacte que j’ai passé tout le livre à vous demander d’entraîner : la suspension, le doute, le refus de croire la première chose qui apparaît, fût-elle criée avec la certitude maximale par une machine. »

L’Europe ne produit quasiment pas de puces, n’écrit presque pas de logiciels, ne raffine pas de terres rares, dépend des satellites américains pour sa défense. Mais cette position soumise n’est pas éternelle ; il faut seulement le vouloir. Chaque monopole technique enseigne à s’en passer, à le contourner, à inventer à côté. Pour cela, les citoyens doivent apprendre à voir, à décrypter, à douter, à lire la géographie du pouvoir : cela s’appelle la géopolitique. « Tout ce qui semble dématérialisé, les données, l’argent, même l’intelligence, repose sur très peu de choses physiques, concentrées en très peu de points ; et qui tient la chose tient le flux qui y passe. »

Eclairant, facile à lire, divertissant pour qui n’y connaît rien.

Kevin Escoda, Géopolitech – La géopolitique secrète de la technologie, 2026, édition indépendante, 315 pages, €31,64, e-book Kindle €11,99

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