Le capitaine Liddell Hart, anglais né en 1895, est un expert en stratégie. Il n’aime pas Clausewitz mais préfère l’approche oblique de Napoléon à Austerlitz. Après la victoire de 1945, il passe son temps à interroger les généraux allemands incarcérés pour comprendre « de l’autre côté de la colline » comment on s’y est pris. Cela donne un livre intéressant, écrit de façon directe et sans jargon. Il se lit très bien et l’on en ressort avec quelques idées neuves.
Pour lui, Hitler a à la fois gagné les premières batailles et perdu la guerre. Tout est de son fait. Intuitif et amateur de livres tactiques, Hitler était passé maître dans l’audace et les effets de surprise. D’où le succès de l’invasion de la Pologne comme de l’URSS, le succès de la percée des Ardennes comme de la contre-offensive de 1944. Mais Hitler n’était pas stratège, méfiant et trop sûr de lui. Commandant en chambre, il ne connaissait pas le terrain ; soupçonneux envers les généraux et un brin paranoïaque, lui qui n’était que caporal, il préférait écouter les jeunes colonels, les fanatiques nazis, tous ceux qui faisaient échos à ce qu’il pensait. D’où ces fulgurances dans l’action vers l’avant et cette répugnance à toute retraite tactique pour consolider les positions. Il a donc gagné vite et perdu le long terme.
Pour Liddell Hart, les généraux allemands étaient les meilleurs professionnels de leur temps ; Hitler a su pousser les plus ardents au nom de la volonté, mais n’a pas su voir les réalités matérielles alors que le temps passait et que les divisions étaient usées. La volonté est nécessaire, mais si la raison froide ne vient pas l’épauler, elle s’efforce en vain. La défense élastique aurait mieux réussi en Russie comme en France, lors des offensives alliées, que la résistance à tout prix. Il y a des obstinations absurdes.
Mais il y a des intuitions fulgurantes de la modernité. Comme ce combiné des panzers et des avions en piqué, idée de Seekt réalisée par Guderian, qui fit merveille en France en mai 1940. L’erreur stratégique de Gamelin fut d’avoir placé les meilleurs éléments de l’armée française en Belgique, croyant à tort que la ligne Maginot interdirait toute action allemande sur le flanc. Le déni de mécanique a disséminé les blindés français dans des unités d’infanterie au lieu de les grouper en divisions. L’absence de réserves a empêché toute contre-attaque de flanc. C’est en revanche le refus d’Hitler de choisir de viser Moscou plutôt que de se disperser entre Léningrad et Stalingrad, qui a coûté la victoire en URSS.
Contrairement à la légende complaisante des vainqueurs, ce ne sont pas les réflexions sur les blindés du général de Gaulle qui ont attiré l’attention des Allemands avant la guerre sur les nouvelles tactiques, mais les expériences de la première brigade de chars britanniques créée dès 1931. Liddell Hart interroge le général allemand von Thoma : « Je lui demandais si les doctrines relatives aux chars allemands avaient subi l’influence du livre bien connu du général de Gaulle, comme on l’a souvent prétendu. Sa réponse fut : « Non, nous n’y prêtâmes pas grande attention, car nous le trouvions plutôt ‘extravagant’. Il ne donnait guère de conseils tactiques et planait dans les nuages. D’ailleurs, il fut de beaucoup postérieur aux démonstrations britanniques » p.151. Mais dès 1943 la Résistance française, une fois unifiée grâce à de Gaulle, devint un instrument important de la victoire des Alliés (p.456).
La bravoure des combattants a été mal servie par des chefs sclérosés et sans volonté. Le général allemand Blumentritt déclare à l’auteur : « Durant la campagne de 1940, les Français combattirent bravement, mais ce n’étaient plus ceux de 1914-18, ceux de Verdun et de la Somme. (…) Nous avions une aviation plus forte et des chars plus modernes que les Français. Nos chars étaient surtout plus mobiles, plus rapides, supérieurs dans les corps à corps. (…) Les Français (…) ni leur commandement ni leurs liaison radio n’étaient à la page » p.253. Les Russes ont eu, en revanche, d’excellents chars, robustes, simples à réparer et rapides. Un peu sous-armés au début mais le char Staline était « le meilleur de son temps », plus rapide que le Tigre.
Au total, voici un livre sur la période qui se dévore facilement et qui apprend comment le commandement allemand a vécu la guerre, entre le terrain et les lubies du dictateur. Beaucoup de noms nous sont presque inconnus, ignorés des manuels scolaires : Seeckt, von Brauchitsch, Runstedt, Warlimont, von Thoma… Rommel est remis à sa juste place, héros médiatique de la propagande mais guère instruit. Qui s’intéresse au sujet hors de l’hagiographie habituelle lira cette synthèse de témoignages qui a mis des décennies à être enfin traduite en français !
Basil Liddell Hart, Les généraux allemands parlent (The Other Side of the Hill), 1948, Prrin poche Tempus mars 2011, 552 pages + 4 cartes, €9.50
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Peuple content d’une l’armée qu’il entendait ‘formater’ en la sortant de la caste des hobereaux prussiens, des ‘Von’ qui, à l’exception de Reichenau, vouaient un mépris tenace au ‘caporal bohémien’ qui le leur rendait bien.
Il a tenté d’en séduire quelques uns (von Rundstedt par exemple qui reçut des avantages matériels énormes, ainsi que des commandements prestigieux) il a cohabité avec les autres jusqu’à la fin quand après l’attentat du 20 juillet 1944 il a déclenché une purge conséquente. Rommel et Guderian avaient un énorme ‘avantage’: ils étaint des plébéiens comme Hitler qui, au nom de la « désaristocatisation’ de la Wehrmacht a commis l’incroyable bévue de confier le commandement d’un groupe d’armée à un Himmler qui a dû avouer sa totale incompétence, fin 1944.
Le projet hitlérien était de passer de l’armée du Reich à une armée de SS en une décennie. Les aléas (bienheureux) de la guerre ne lui en ont pas laissé le temps.
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Liddell Hart montre que, selon les généraux allemands interrogés, Rommel fut une création de la propagande nazie (avant d’être repris peut-être par la propagande alliée après guerre, il n’en parle pas). Hitler souhaitait monter en épingle un général nazi peu à même de lui faire de l’ombre pour que le peuple soit content de l’armée.
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J’ajoute que je vous rejoins, sur la portée de « vers l’armée de métier » de Charles de Gaulle qui n’est pas un ouvrage militaire en soi, mais une superbe dissertation, dans un style éblouissant d’ailleurs, qui se cantonne à la géostratégie.
De Gaulle tentait d’expliquer le hiatus entre une stratégie fondée sur de multiples alliances (à géométrie variable d’ailleurs) avec une constellation de petits pays et une stratégie fondée sur la défensive. Pour lui, afin d’être cohérent, il fallait un corps de bataille susceptible, grâce à la ‘force mécanique’, d’aller porter au plus vite le feu et le doute chez l’ennemi. Un coprs de bataille de 2000 chars massés sur la frontière allemande en 1938 avec une aviation conséquente pour les appuyer, et peut être qu’Hitler aurait reculé à Munich comme il recula piteusement lors de sa première tentative d’anschluss qui déplut aux Italiens, lesquels massèrent immédiatement des troupes.
Mais quand il évoquait ce corps de bataille il demeurait dans les ‘généralités générales’ alors qu’un Guderian travaillait sur des problèmes concrets: comment devait-on organiser le ravitaillement et la maintenance des chars, Quelle proportion de chars lourds, moyens et légers? Comment communiquer entre eux, avec l’infanterie, l’aviation et le Génie? En outre, le titre même, provocateur, était une faute psychologique lourde qui, à l’époque, suffit à disqualifier l’essai. Parler d’armée de métier juste après le putsch de Franco, dans une France républicaine…
Enfin il faut replacer les deux succès obtenus sur le front par le « général à titre provisoire de Gaulle » sur le flanc gauche de divisions blindées nazies pour ce qu’il furent: des succès tactiques sans conséquence (c’est déjà beau, il y en eut si peu…) quand dans l’immédiat après-guerre certains y ont vu des réminiscences d’Austerlitz.
Un autre théoricien des blindés a intéressé le haut commandement allemand: le général Estienne
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Il est fort heureux de voir remettre « à sa juste place » un Rommel (1) certes excellent meneur de troupes, et courageux, mais qui au delà des apparences ne brilla guère par l’ampleur de ses connaissances stratégiques et qui en outre manquait de formation d’état-major.
Si Hitler fit peu de cas de la « donnée stratégique », c’est en grande partie par refus de voir la réalité en face: parce que la situation stratégique du Reich, en 1939-1940, était désespérée et il a fallu les incroyables bévues commises par les Alliés: Gamelin certes mais également Georges et lord Gort pour que contre toute attente cette potion désastreuse soit inversée par une manœuvre de type opérationnel (la percée de Sedan dont l’exploitation avec succès doit – c’est paradoxal – bien davantage au sens de l’adaptation de Halder et des généraux de terrain qu’à celui de Hitler qui entendait mener un combat plus classique en faisant « coller » l’infanterie aux blindés). Le paradoxe réside dans le fait que que Halder combattit de toute ses forces cette idée pour ensuite, quand on le somma de la mettre en œuvre et qu’il vit à quel point le commandement allié se délitait, sut en 48 heures faire abstraction de ses doutes et au contraire s’adapter à la nouvelle donne.
En quoi la situation stratégique du Reich était désespérée en 1939? Faute de marine, à cause du blocus imposé par les Alliés, l’Allemagne était coupée d’approvisionnements vitaux. Seules compensaient ces lacunes les livraisons faites par les Soviétiques dans le cadre du Pacte germano-soviétique, mais il était évident que ce pacte contre nature (tout opposait le hitlérisme et le stalinisme, les germains et les slaves… composante ‘ethnique’ considérable dans l’esprit de Hitler) était peu fiable: l’un comme l’autre l’avaient signé pour gagner du temps, et l’un comme l’autre savaient fort bien que la vraie guerre se déroulerait entre eux.
L’attaque de mai 1940 d’ailleurs repoussée plusieurs fois pour des raisons météorologiques était pour les nazis presque un « dernier recours » : une campagne longue et c’était la capitulation assurée par manque de matériel et de… munitions (déjà la courte campagne polonaise avait été perturbée par des carences de ce genre, qui ont causé la perte de soldats allemands contre un ennemi pourtant peu significatif malgré son héroïsme)
La plus grande bévue de Gamelin – et des politiques qui lui avaient donné carte blanche ce qu’un Clemenceau n’aurait jamais toléré -, c’est ‘l’hypothèse Breda’. Le passage par la Belgique était considéré comme probable à 90% et des troupes de qualité étaient en conséquence massées sur la frontière (je peux développer sur les rapports avec la Belgique qui porte une énorme responsabilité dans la suite des événements). La défense de Gamelin, c’était ‘colmater et reprendre’ et il avait un corps de bataille adéquat, capable de mener une contre offensive susceptible de contrecarrer une percée du front à tel ou tel endroit, corps de bataille composé des meilleurs éléments de l’armée française ou peu s’en faut, commandés par Giraud.
L’entrée des alliés dans le Benelux agressé devait s’opérer selon deux cas de figure: les Belges résistaient bien et on se portait sur le canal Albert (énorme fossé antichar naturel), ils résistaient peu et on s’établissait sur l’Escaut (proche des positions de départ, donc facile à organiser comme ligne de défense). Une hypothèse intermédiaire, la Dyle, cumulait les inconvénients des deux situations… ce fut bien entendu celle que l’on retint.
Mais le pire, ce fut la variante Breda avec l’envoi de l’armée Giraud, le corps de réserve stratégique des alliés, au nord, vers les Pays-bas! Cela fut sans doute la seule fois où un général (Gamelin) fondant toute sa stratégie sur la défensive se priva d’un corps de manœuvre visant à contrecarrer une percée éventuelle.
La percé de Sedan fut un ‘accident bienheureux’ pour la Wehrmacht, comme il en survient dans toutes les guerres et contrairement à ce qui s’est écrit (KH Friesner fait litière de ce masochisme des historiens français en majorité) on se battit avec fureur sur la Meuse et juste derrière: les mouvements de panique et de reflux furent minimes par rapport à une défense acharnée, que ce soit à Dinant, à Sedan, puis deux jours plus tard dans un des plus terribles engagements de la guerre, à Stonne.
Seulement le GQG était sans réserve stratégique (elles tutoyaient les frontières de la Hollande qui en plus venait de capituler) et n’avait de ce fait rien à opposer au déferlement des blindés allemands.
Notons que la neutralisation en 40 mn par les Allemands du fort Eben Emael, l’ouvrage de défense le plus puissant face à l’Allemagne de tot le secteur ouest (et sa prise en deux jours), puis la neutralisation en juin 1940 de deux ouvrages essentiels de la ligne Maginot par quelques dizaines de sapeurs surentraînés démontrent s’il en était besoin l’inanité d’une défense linéaire sans masse de manœuvre juste derrière, en cas de rupture toujours possible: quand le front britannique a crevé en 1917, Pétain fut en mesure d’envoyer 60 divisions en contre attaque dans les trois jours. Derrière l’enfer de Verdun, il y a avait un corps de manœuvre conséquent mais comme ‘ils ont tenu’ on n’eut pas à l’employer outre mesure.
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Liddel hart est un des plus grands stratèges de l’après guerre et sans doute un des écrivains militaires parmi les plus didactiques. Il est complété par les travaux plus récents de KH Friesner (je recommande très vivement: « le mythe de la guerre éclair » qui est « la » somme sur la campagne de mai-juin 40)
(1) Rommel est avant tout une création des services de propagande occidentaux de l’après guerre – tout comme en face on en fabriqua d’autre, à commencer par le petit père des peuples tout en écartant les vrais, susceptibles de remettre en cause Staline, justement: Joukov a été relégué au second plan assez vite comme Timochenko, avant lui.
Bon tacticien, incontestablement d’un grand courage physique et meneur d’hommes, auréolé de son suicide sur ordre commandé par Hitler Rommel était en réalité jusqu’à ce que le vent tourne un nazi sans aucun état d’âme au comportement plus que discutable. En mai 1940, par exemple, il abattit froidement de sa main un colonel français fait prisonnier, qui n’avait fait que son devoir en refusant de donner à ses troupes retranchées l’ordre de capituler. En 1943 alors que militairement il avait ‘d’autres choses à faire’ – euphémisme – tant il était au plus mal sur le plan militaire, il a distrait sans état d’âme des milliers d’hommes pour regrouper les centaines de milliers de Juifs tunisiens qu’Hitler pris par son obsession monomaniaque voulait faire éliminer avant d’être contrant d’abandonner le continent africain. Ces malheureux furent sauvés in extremis du génocide par la rapidité de la victoire alliée (Rommel n’y mettait pas d’acharnement pathologique mais il obéissait aux ‘ordres politiques’ sans se poser de questions)
Mais quand l’OTAN fut constituée, il fallait faire avaler aux opinions occidentales la participation de la RFA, très peu de temps après les séquelles de l’occupation nazie. D’où la montée en épingle de ‘héros’ pour faire passer le message: « ils ne sont pas tous comme ça ». Qui en profité également, eux pas à titre posthume? Guderian, Von Braun entre autres et bien entendu on pratiqua de même au sein du pacte de Varsovie.
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