Les socialistes vus par Flaubert

Je « continue (mes) lectures socialistes, du Fourier, du Saint-Simon, etc. Comme tous ces gens-là me pèsent ! Quels despotes ! et quels rustres ! Le socialisme moderne pue le pion. Ce sont tous bonhommes enfoncés dans le Moyen-âge et l’esprit de caste. Le trait commun qui les rallie est la haine de la liberté et de la Révolution française. » (Lettre à Amélie Bosquet, 19 juillet 1864, III 400) Car, avant de gloser, Flaubert se documente… Certes, les socialistes français de ce temps-là étaient pré-marxistes, contrairement à ceux d’aujourd’hui. Mais le jugement de Flaubert aurait-il été différent au vu de la dernière campagne des primaires ? « Le socialisme moderne pue le pion » : ce n’est pas la prestation de Martine Aubry qui le dément de nos jours. Elle se pose en pionne, sectaire rigide droite dans ses bottes de mère de Lille. Tous continuent leurs leçons de morale, assénées à tout propos et à tout le monde. « L’esprit de caste » ne reste pas un vain mot et « la haine de la liberté » une évidence.

Flaubert avait bien vu : les dérives du socialisme allaient aboutir à une tyrannie. « Il me semble que des idoles vont sortir de terre. On est menacé d’une Babylone. Pourquoi pas ? L’individu a été tellement nié par la Démocratie qu’il s’abaissera jusqu’à un effacement complet comme sous les grands despotismes théocratiques. » (Lettre à George Sand, 12 juin 1867, III 653). L’URSS, « phare du monde » selon les Candides français, obstinés compagnons de route et intellos utiles, a été ce « grand despotisme théocratique » réalisé. Déjà, du temps de Flaubert, parmi les esprits ouverts, « On a senti instinctivement ce qui fait le fond de toutes les utopies sociales : la tyrannie, l’antinature, la mort de l’Âme. » (Lettre à Edma Roger des Genettes, été 1864, III 402).

« Si on avait suivi la grande route de M. de Voltaire au lieu de prendre les petits sentiers néo-catholiques, si on avait un peu plus songé à la Justice sans tant prêcher la Fraternité, si l’on se fût préoccupé de l’instruction des classes Supérieures en reléguant pour plus tard les comices agricoles, si on avait mis, enfin, la Tête au-dessus du Ventre, nous n’en serions pas là, probablement ? » (Lettre à George Sand, 18 décembre 1867, III 711) Nous n’en serions pas là si la droite UMP quittait ses petits comices agricoles de province, justement, si des Raffarin tenaient moins du ventre et adoptaient une hauteur de vue plus en rapport avec les enjeux de la crise internationale, de la dette française et de l’impasse institutionnelle européenne, au lieu de pleurnicher sur leur minable niche de TVA pour leurs aires de jeux. En face, les travers socialistes restent les mêmes, un siècle et demi plus tard :

  • priorité au « social » (fraternité) au détriment de l’équité de ce qui marche (justice),
  • l’université délaissée au profit des collèges (à forts bataillons de profs clientélistes),
  • la recherche laissée pour compte au profit de la redistribution tous azimuts,
  • le misérabilisme plutôt que le contrat social : « Rousseau (…) cet homme me déplaît. Je crois qu’il a eu une influence funeste. C’est le générateur de la démocratie envieuse et tyrannique. Les brumes de sa mélancolie ont obscurci dans les cerveaux français l’idée du droit. » (Lettre à Jules Michelet, 12 novembre 1867, III 701)

Flaubert n’est pas un nostalgique de l’Ancien régime, non plus qu’un ‘réactionnaire’ comme l’affirment certains commentateurs à courte vue, imbibés de la vulgate scolaire. La politique aurait pu prendre un autre chemin que Rousseau et l’idéalisme béat. « Je lis maintenant un honnête homme de livre (…) sur la Révolution dans le département de l’Eure. C’est plein de textes écrits par des bourgeois de l’époque, de simples particuliers de petites villes. Eh bien, je vous assure qu’il y en a peu maintenant de cette force-là ! Ils étaient lettrés et braves, plein de bon sens, d’idées et de générosité. Le néo-catholicisme d’une part et le Socialisme de l’autre ont abêti la France. Tout se meut entre l’Immaculée Conception et les gamelles ouvrières. » (Lettre à George Sand, 19 septembre 1868, III 805).

S’il n’est pas « socialiste », Flaubert n’en a pas moins des idées « révolutionnaires ». Il suit Voltaire ; il est esprit critique ; le meilleur de l’intellectuel. « N’importe, il faut avant tout : défendre la Justice, engueuler l’Autorité, et ahurir les Bourgeois. » (Lettre à Jules Duplan, 11 octobre 1867, III 695).

Gustave Flaubert, Correspondance janvier 1859-décembre 1868, tome 3, édition Jean Bruneau, Pléiade, Gallimard 1991, 1727 pages

Catégories : Gustave Flaubert, Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Navigation des articles

4 réflexions sur “Les socialistes vus par Flaubert

  1. Oui, infliger du Flaubert à des prime ados n’est peut-être pas la solution : je me souviens aussi m’être ennuyé à lire les pages d’ Un coeur simple’. Et pourtant, quand on relit l’oeuvre à 50 ans, quelle beauté, quelle simplicité, quelle puissance en peu de mots ! Bien mieux que Zola pour qui préfère la littérature au feuilleton et l’universel humain au journalisme temporel…
    Mais ne pas mettre Flaubert au programme en classe au profit du journal en ligne ou – pourquoi pas – des commentaires de blogs, c’est s’attirer aussitôt la raillerie méprisante des syndiqués fessus de l’ENAtionale. Eux qui ont redécouvert la ‘Princesse de Clèves’ (quel ennui encore pire à 13 ans, car plein de longueurs et de langueurs !) uniquement parce que Nicolas Sarkozy s’est demandé pourquoi cela figurait aux concours de catégorie B (exécutants de la fonction publique).
    Alors faut savoir : défendre la profitude « de gauche » ou la culture classique utile à tous même sans utilité immédiate (surtout sans) ? Je suis pour la seconde option.
    Quant à la révolution, encore une fois, ne pas juger d’aujourd’hui. Flaubert raillait les intellos technocrates de son temps dont les « idées pures » avaient engendré la Terreur quelques décennies plus tôt. Faire la morale à tout le monde ? mais ça aboutit à la tyrannie du Bien, toujours et partout ! Tellement persuadé d’avoir raison, la Nature pour soi ou Dieu – c’est imparable. Ce qu’a montré Camus : les Justes sont ceux qui se mettent au-dessus des lois et de la simple humanité pour revendiquer les Idées pures. Qu’importent les dégâts collatéraux si les fins sont idéales ? Sauf que l’enfer est pavé de bonnes intentions, et c’est justement dans l’usage des moyens que l’on juge l’humain.
    Flaubert est du côté de Voltaire qui donnera la démocratie en Amérique puis 1789, pas du côté d’un Rousseau qui donnera Lénine avoir avoir abandonné ses bâtards un peu partout. Quelle « humanité » dans ce dédain des enfants qu’on a conçus !
    Aujourd’hui on manque de Voltaire (Raymond Aron n’a guère fait d’émules…); on a bien trop de « pions ». Vu l’échec du système éducatif français révolutionnaire en paroles et ultrasélectif en fait, avec ses 20% de sans diplômes à 16 ans et ce stress permanent des sanctions-notations avant l’âge, cette compétition individualiste au détriment du travail en équipe, cette incapacité à tenir une conversation en anglais au bout de… 7 ans de collège-lycée – on peut juger que la pionnerie n’est pas la voie d’avenir.

    J'aime

  2. Ce commentaire ne concerne que la dernière phrase du billet, pour le reste je ne suis pas fondamentalement en désaccord bien que je m’étonne toujours qu’on soit obligé d’aller chercher des critiques du socialisme au 19ème siècle…. restons en à Camus c’est plus sûr et crédible.

    Les idées révolutionnaires de Flaubert ???? certes je ne suis pas exégete mais je me suis intéressé au bonhomme par des lectures obligées il y a très très longtemps et quelques biographies plus récemment aussi et en parodiant Brassens :
    Déférence gardée envers Flaubert
    moi, l’humble bloggeur je conteste amer
    que si sa prose vaut mieux que la mienne;
    mes idées sont idieu merci plus révolutionnaire que les siennes,

    Voilà un type qui à écrit en trente ans un chef d’oeuvre, deux bonnes oeuvres au forceps, un roman inachevé et divers contes ou babioles littéraires….. c’est peut-être plus travaillé (trop ?) que Zola ou même son héritier spirituel Maupassant mais ces deux là on su me plaire et surtout moins m’emmerder quand j’étais jeune ( à l’époque j’étais plus porté sur Steinbeck ou Hémingway)
    Flaubert fut surtout un épistolier de talent ( quel bloggeur il eut fait de nos jours !) d’autant qu’à en croire les biographes en bon parasite qu’il fut il dut écrire beaucoup de lettre pour rester en contact avec le monde des lettres et de la politique notamment à faire des ronds de jambes pour s’assurer rentes, pensions et bienveillance de l’empereur…. je crois que comme idées révolutionnaires il y a mieux….. et sans être trop utopiste.
    Cordialement

    J'aime

  3. Assez en accord avec vous. Camus : faire son métier d’homme, un pied devant l’autre, sans rêver d’utopie qui aboutit toujours à ce que l’on sait, la tyrannie au nom du Bien, l’abolition du réel par décret et du Peuple par rééducation. D’où l’exigence de justice avant celle de fraternité : on n’est frère qu’une fois égaux en chances et dignité. c’est la revendication des printemps arabes comme des indignés du sud et même – délicieuse surprise ! – des Occupy Wall Street !

    J'aime

  4. Judem

    A quelques nuances près, je trouve cela fort juste !
    Fourier le scientifique vaut d’ailleurs certainement plus le détour que son homonyme ici évoqué.
    D’accord avec l’importance à accorder à la justice. Attention, social exprime plus pour moi minima et fraternité maxima, social me paraît incontournable tandis que fraternité me paraît idéal. Une fois le social assuré, la justice doit primer.
    Tout le reste me paraît si vrai. Reste qu’il faut bien se faire élire !
    A la base, je suis de droite, mais je me sens depuis un moment déjà en protestation gauchisssante (ça peut paraître paradoxal) tant ces pourcentages de droites « sans niveau » m’exaspèrent, que dis-je, me donnent de l’urticaire. Ah, qu’est ce que ce que dis Flaubert est juste au niveau de tout ces commis agricoles et tout ce ventre plutôt que tête ! Trahison de l’intelligence ! Et, pourtant, du catholicisme, je viens. Mais il n’est plus temps de perdre du temps, il faut avancer. Je rage … mais comment se sortir de ces petits maîtres (au pouvoir bien réel, il leur suffit de claquer du doigt pour enterrer tout ce qui pourrait un jour émerger de positif) qui nous empêchent de tirer droite, gauche et centre en dehors de cette animalerie politique dont la gamelle populaire ne peut se passer. Patience, il faut savoir attendre que l’expérience permette autre chose que le coup de dé qui finit trop souvent au service de ceux qui ont grandi dans les milieux qui transmettent la réussite plus qu’ils ne font avancer quelque progrès collectif.
    La voie tracée par un Fourier scientifique, tout aussi riche sur le plan humain (mais totalement méconnu) est longue et ardue mais combien plus riche de progrès que d’autres fausses idoles de province … Travail, droiture, justice, mesure, équité, science pour la société, philosophie élevée et en prise avec le réel, culture non délaissée, main tendue à l’élévation des femmes comme à l’éveil des jeunes.
    Pour ma part, je ne sais trop que faire, travailler entre scientifiques, dialoguer avec les milieux de bonne volonté peut-être. Entre la sclérose et la contamination néfaste, il faut naviguer, mettre un pied devant l’autre. J’ai défendu la droite de niveau, je ne souhaite pas être esclave de la droite des fausses élites, combien auront le courage de scier la branche, quitte à de longs détours (la famille est parfois plus un entêtement) ?
    Avec peu il est possible d’échanger, peu peuvent progresser (encore faut-il que certains se laissent « pénétrer »).
    Nous verrons bien quelle sera l’offre prochaine …
    Pour l’instant, mes félicitations au ventre !

    J'aime

%d blogueurs aiment cette page :