Mark Twain, La vie sur le Mississippi

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Samuel Clemens, alias Mark Twain, est né dans le bassin du Mississippi et y a passé toute son enfance et son adolescence, jusqu’à la guerre de Sécession qui le fait partir un temps en Californie. Il aime ce fleuve immense qui ne cesse de changer, rongeant les rives, comblant ses boucles, charriant des « chicots », ces troncs arrachés aux berges, ajoutant des bancs de sable ici ou là suivant les saisons. Il a bu son eau chargée de particules, il s’est baigné nu dans ses courants parfois violents, il a joué dans la boue des rives avec ses copains en bande, il a voulu devenir pilote de vapeur, ces bateaux à roue majestueux qui remontent et descendent sans cesse le Mississippi.

Enfant du Sud ? Avant tout enfant du fleuve, ce qui est bien différent. Le fleuve bouge, pas la plantation ; l’eau change le riverain toujours, jamais le colon en sa mentalité. L’auteur en incrimine le « romantisme » instillé par les romans de Walter Scott, qui font renaître la mentalité médiévale « du rang et de la caste » (en oubliant la prégnance de la mentalité aristocratique française dans cette partie des États-Unis). Mark Twain voit l’esclavage comme un fait mais n’approuve pas pour autant. Si les nègres sont bêtes et superstitieux, c’est qu’ils ne sont pas éduqués. Il montrera combien un Noir peut être un être humain admirable dès qu’il est libre dans Aventures d’Huckleberry Finn.

garcons nus au bain mississippi

Revenu par nostalgie sur le bassin du grand fleuve (et pour écrire des articles qui le font vivre), il compose un hymne au Mississippi depuis sa puissance et son histoire, ses légendes, jusqu’aux anecdotes innombrables des pilotes, des flotteurs de bois et des filous qui peuplent le chenal et les rives et aux amers souvenirs de la guerre civile Nord contre Sud. Durant ses 2000 milles de Nouvelle-Orléans à Minneapolis (extrême navigable à l’époque), il raconte les villes qui se développent autour de cette voie naturelle de commerce et d’échanges.

Le plus captivant pour le lecteur d’aujourd’hui, est moins la description des villes en plein essor de la seconde partie que l’apprentissage de pilote aux anecdotes savoureuses de la première partie. A 22 ans, le jeune Samuel entreprend de devenir un seigneur du fleuve, ce pilote seul maître à bord après Dieu – quand le bateau avance. Son initiation durera deux ans, il sera dressé par Horace Brixby, aussi malin qu’inflexible. L’aspirant pilote doit surtout se mettre dans la tête toutes les nuances des eaux (et ce qu’elles signifient), tous les méandres du fleuve (en montant et en descendant), de nuit comme de jour, sur plusieurs centaines de milles de la navigation – tout en révisant semaine après semaine les modifications que le Père des eaux ne cesse d’apporter à son cours impétueux !

vapeur sur le mississippi

Il est breveté en avril 1859, et poursuit la geste du fleuve non sans cet humour américain si particulier qui est un bonheur de réflexion sur l’absurdité humaine.

Le gros bon sens : « Cela ne me gênait pas, parce qu’il est toujours intéressant d’entendre des hommes qui ont fait la guerre, tandis qu’un poète qui discourt sur la lune sans jamais y avoir mis les pieds a toutes les chances d’être assommant » XLV.

Le faux droit d’une « raison » qui n’est que moralisme conformiste : « Burlington (…) est aussi une ville abstinente… pour l’instant, car une loi sévère sur la prohibition de l’alcool est en préparation, une loi visant à interdire dans l’État d’Iowa la production l’exportation, l’importation, l’achat, la vente, l’emprunt, le prêt, le vol, la consommation, l’aspiration ou la possession, par conquête, héritage, invention, hasard ou tout autre moyen, de toutes les boissons nocives connues de l’espèce humaine, à l’exception de l’eau. Cette mesure a été approuvée par tous les esprits raisonnables de l’État, mais non par le tribunal » LVII.

Quelques chapitres sur son enfance, lors d’une escale à Hannibal, permettent au lecteur des Aventures de Tom Sawyer de mesurer combien la fiction a été nourrie du cœur charnel de l’existence au bord du fleuve, et combien la réalité a été embellie aussi.

Car tout change – et ne subsistent que les souvenirs reconstruits. Née vers 1812, la batellerie à vapeur sur le Mississippi a connu son apogée 30 ans après, avant de quasiment disparaître à cause de la guerre et de l’essor du chemin de fer, les 30 années qui ont encore suivi.

Mark Twain, La vie sur le Mississippi, 1883, tome 1, Petite bibliothèque Payot voyageurs, 230 pages, €17.00 tome 2 €10.00
Mark Twain, La vie sur le Mississippi, 1883, avec 316 illustrations d’époque, in Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00

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