Chesterton, Hérétiques

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Le livre est ancien, et nous avons le plaisir de découvrir l’acuité anglaise dans la critique des idées du siècle. Dans ces articles qu’il a donnés au Daily News pendant trois ans, Chesterton s’attaque à la modernité anglaise 1905.

Le Bourgeois est naïveté et suffisance. Cela n’est jamais dit, mais prouvé plusieurs fois, page par page, par ces phrases courtes et précises qui martèlent l’ironie. Il y a du Swift et du Alain à la fois dans ce style. La critique fondée sur le bon sens et sur la logique est impitoyable aux faiblesses. Idéalisme et arrière-pensées n’ont qu’à bien se tenir.

Sommes-nous sortis du XIXe siècle, objet du livre ? A lire Chesterton, à le suivre lorsqu’il ferraille contre l’esprit négatif, les esthètes, le paganisme, les celtophiles, les gens du monde, les bas-fonds et autres sujets à la mode en son temps, nous en venons à douter. La cuistrerie est de toute époque ; c’est en quoi l’ouvrage reste actuel.

Ainsi le Marginal : aujourd’hui on est fier d’être hérétique, en marge. L’orthodoxie est haïe, le bon sens vilipendé. « Nos politiciens modernes réclament la licence colossale de César et du Surhomme, prétendent qu’ils sont trop pratiques pour être intègres et trop patriotes pour être moraux, mais la conclusion de tout cela est qu’une médiocrité est chancelier de l’Échiquier » p.15.

La philosophie est mal vue ; la morale est réactionnaire ; l’idéal est honni. Et pourtant quelle force en la certitude tranquille des Anciens. Quelle ardeur dans l’idéalisme romanesque de l’adolescence ! Poser que ‘tout égale tout’ n’incite ni à l’effort de réflexion, ni à l’effort de recherche. La sagesse n’est pas le juste milieu, elle n’est pas l’affectation d’originalité ; la sagesse est d’être soi, avec fierté mais tolérance.

L’esprit négatif procède de la même essence délétère. La vision religieuse du monde est peut-être un opium, mais elle est néanmoins plus saine que la vision athée, car cette dernière « n’a aucune perfection à contempler, tandis que le moine qui médite sur le Christ, sur Bouddha, a dans l’esprit l’image d’une santé parfaite, une vision de couleurs fraîches et d’air pur » p.22.

Il faut aimer la vie parce qu’elle est aimable, et non pas parce que cela ‘pose’ dans les salons. Oubliez un peu la société pour laisser en vous s’épanouir les désirs. Le ton de l’auteur devient presque gidien : « L’homme doit prendre de l’exercice, non parce qu’il a trop d’embonpoint, mais parce qu’il aime l’escrime, le cheval ou la montagne et qu’il les aime pour eux-mêmes. Et un homme doit se marier parce qu’il est amoureux et non pas du tout parce que le monde a besoin d’être peuplé (…) C’est la première loi de la santé que de ne pas accepter nos besoins comme des besoins, mais de les accepter comme un luxe » p.75.

Accueillir le monde tel qu’il est. Prendre les choses comme elles viennent. Faire de son jugement la mesure. Pour cela, point besoin de richesse ni d’exotisme. « Le passager du paquebot a vu toutes les races d’hommes et ne pense qu’aux choses qui les séparent : la nourriture, les vêtements, les convenances, les anneaux dans le nez, comme en Afrique, ou aux oreilles, comme en Europe. (…) L’homme, dans son carré de choux, n’a rien vu du tout, mais il songe aux choses qui unissent les hommes : la faim, les enfants, la beauté des femmes et les promesses ou les menaces du ciel » p.47.

Un siècle après, nous en sommes au même point.

Gilbert Keith Chesterton, Hérétiques, 1905, Flammarion collection Climats 2010, 271 pages, €20.30

e-Book format Kindle, €14.99

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5 réflexions sur “Chesterton, Hérétiques

  1. Oui, c’était de l’humour, vous semblez ne pas y être très habitué. Trop de sérieux nuit car il enferme (voir les religions comme les fanatismes politiques…).
    « Ailleurs », c’est penser par soi-même, hors des hordes. Chacun est libre de soi, l’organisation spontanée de la société est celle du parlement, une instance où les hommes libres négocient et discutent le droit. Vous devriez lire mon « Autoportrait en Viking », qui vous ramènerait à Thorgal. https://argoul.com/2010/11/08/autoportrait-en-viking/
    D’accord avec vous sur votre distinction entre obscurantisme et conservatisme, sauf que la limite entre les deux est floue. Regardez la définition du « libéralisme » (que vous semblez honnir) : ce n’est pas la licence, mais l’acceptation des changements progressivement, avec l’habitude. Les partis politiques « libéraux » ont toujours agi ainsi.

  2. « Les idées et les actes m’importent plus que savoir d’où l’on parle. »… les premiers sont le plus souvent influencés ou résultent de l’endroit d’où ils proviennent (culture avec ses us et coutumes ou ses penseurs, contexte social,…).

    « L’affaire des Progressistes est de continuer à commettre des erreurs. »… oui, trop souvent au détriment de ce que les anciens ont mis des siècles à mettre en place par l’expérience acquise. Il est vrai que l’on apprend de ses erreurs mais tant ont déjà été commises… les progressistes sont des adeptes de la tabula rasa et cela ne me convient pas du tout.

    « L’affaire des Conservateurs est d’éviter que les erreurs ne soient corrigées. » »… alors là, je ne suis pas d’accord, ils sont la pour conserver ce qui a été réussi, ce qui a été amélioré, les erreurs corrigées, tout ce qui a amélioré concrètement notre civilisation. Le conservatisme n’est pas le gel d’un instant t d’un peuple ad vitam eternam.
    Il y a une différence entre obscurantisme (ne pas vouloir le changement alors qu’il serait réellement bénéfique pour le peuple) et conservatisme (accepter quelques modifications des usages si c’est très positif pour l’ensemble du groupe. Un conservateur comme Harvey a permis de grande avancées en médecine).

    « Être ailleurs me semble la meilleure position »… et où ?…

    « PS (rien à voir avec la gauche) »… je suppose que c’est de l’humour… quand j’écris « billet sur Juppé », c’est pour aller plus vite ! J’ai bien saisi la direction donnée à ce billet (et je ne suis pas d’accord avec votre avis).

  3. Les idées et les actes m’importent plus que savoir d’où l’on parle. Gilbert Keith Chesterton était un chrétien occultiste (vaste programme !) et disait volontiers : « Le monde s’est divisé entre Conservateurs et Progressistes. L’affaire des Progressistes est de continuer à commettre des erreurs. L’affaire des Conservateurs est d’éviter que les erreurs ne soient corrigées. » Être ailleurs me semble la meilleure position.
    PS (rien à voir avec la gauche) : je n’ai pas écrit de « billet sur Juppé », mais un billet de comportement tactique face à cette nouvelle invention de la primaire.

  4. Bonjour,
    depuis peu je me suis abonné (depuis que j’étais tombé par hasard sur un de vos billets abordant Thorgal).
    Je ne suis pas forcément d’accord avec tout ce que vous écrivez (il me semble même que certains billets ne sont pas toujours en adéquation avec le sentiment que j’ai sur la tendance politique générale du blog… mais je peux me tromper) et je n’ai pas forcément le temps de laisser une argumentation à chaque fois mais je vais au moins essayer de répondre à votre billet sur Juppé.
    Bon, tout ça pour vous dire qu’à la lecture du présent billet, vous m’avez fait découvrir Chesterton et que je viens de recevoir ce jour « Hérétiques » et il y aura donc prochainement de ses citations sur DdeC.
    Merci en tous les cas pour cette référence d’un grand auteur trop méconnu en France, me semble-t-il.
    Bonne continuation.
    Cordialement.
    Lebuchard courroucé.

  5. Pingback: Argoul:G.K.Chesterton: Hérétiques  | «documentation.erlande

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