Eliminer

J’aime jeter, éliminer, faire de la place – et pourtant les livres m’envahissent. J’en possède plusieurs milliers et j’en ai lu plus encore en bibliothèque, pour mes études, à titre professionnel, ou prêtés par des amis, mon père ou mes frères. Je suis un gros lecteur, formé par une certaine solitude durant l’enfance mais aussi par la curiosité insatiable du monde et des êtres.

Je lis à peu près une centaine de livres par an, du pur divertissement en bandes dessinées aux traités de philosophie. Ces derniers, le crayon à la main pour dire l’écho qu’ils ont en moi sur ce blog.

Les livres passent, nombre restent. Certes, je donne ou je revends les romans que je ne lirai plus, les manuels vite obsolètes ou redondants. Mais quoi : il ne s’agit que d’une cinquantaine de livres par an alors qu’il en rentre toujours plus ! Résultat : c’est la crue. Le niveau monte, inexorablement, jusqu’à ce que mon attention s’émousse pour les nouveautés, jusqu’à ce que je possède une base suffisante de classiques et que l’informatique permette d’éviter les manuels. Mon espace est lentement envahi. Une fois multipliées les bibliothèques, le rangement se fait en double sur les rayonnages, une rangée derrière, une autre devant. Je classe parfois par taille pour gagner de la place, certains volumes empilés couchés pour gagner en hauteur. Et puis…

Arrive un moment où il faudrait changer d’appartement, acquérir une vaste pièce supplémentaire où les murs seraient tous garnis de livres jusqu’au plafond. Et puis encore… Je finis par me dire que je ne lirai jamais tout ce qui paraît, même pas tout ce qui m’intéresse, que je ne relirai pas l’intégralité de ce que j’accumule malgré mon désir, que les achats effectués représentent déjà plusieurs années de lecture à bon rythme. Comme toujours le monde est si vaste que l’on voudrait tout découvrir ; les êtres sont si beaux ou passionnants, malgré leurs défauts évidents, que l’on voudrait tous les connaître et peut-être les aimer s’ils en valent la peine ; on voudrait écouter toutes les musiques, voir tous les tableaux, visionner tous les films ! Mais une vie entière n’y suffirait pas et il faut bien choisir.

Il n’y a pas de critère sauf l’exigence personnelle. Chaque instant qui passe nous voit être le même et un peu différent. Lire, écouter ou regarder nous change parce que cette activité ne cesse de nous enrichir, de nous corriger, de faire surgir d’autres curiosités. Le livre que l’on aimait, on l’aime moins des années plus tard parce que nous avons mûri, vieilli, et que l’époque a changé. Un autre livre est venu et nous sommes plus sage. Notre bibliothèque est comme notre mémoire : sélective. Le tri doit se faire régulièrement, et il n’est jamais fini.

Seuls les classiques et les livres en images restent immuables – quoique la reproduction puisse faire des progrès et que l’écran soit plus lumineux et plus interactif. Eux seuls défient le temps, comme les musées, car nous pouvons en faire chaque jour une lecture nouvelle et, labourant le même champ, engranger d’autres récoltes. Lisez pour vous et, par exemple, lisez pour un autre – un enfant, un malade, un vieillard – vous verrez que vous ne lirez pas tout à fait le même livre. Faites la même chose pour les peintures, voyez-les seul et avec un autre ; elles seront subtilement différentes. Relisez adulte les œuvres lues ado, vous ne percevrez pas la même œuvre de la même façon. Ce qui reste doit être ce qui vous importe ; quant à ce qui ne résiste pas au temps, débarrassez-vous en.

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4 réflexions sur “Eliminer

  1. J’ai acquis les « Pléiade » à un prix d’ami. Je constitue une espèce de patrimoine littéraire qui sera transmis à mes petits-enfants le jour où, peut-être, il n’y aura plus de livre papier. La finesse du papier incite à tourner doucement les pages, à garder un rythme doux de lecture. Il m’arrive aussi de lire plusieurs livres d’un auteur apprécié, découvert parmi les tables de mon ancienne librairie. Anne Enquist, par exemple. Oui, je rends également les livres à une nouvelle vie en les donnant à des associations, en les laissant sur un banc ou dans une boîte à livres. J’alterne les périodes essai et les diversions roman. Bref, je lis selon l’humeur du jour et ce qui se présente dans les pièces de vie. J’ai entrepris un voyage au Québec, en commandant plusieurs ouvrages des éditions Québec Amérique.

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  2. Florian78

    J’ai deux bibliothèques : une d’histoire, les ouvrages souvent achetés d’occasion sont des exemplaires de travail, y compris des dictionnaires et atlas ad hoc ; une autre, littéraire, très éclectique. Dès qu’un auteur me plaît, je m’efforce de lire tout ce qu’il a écrit. Je recours aussi à la bibliothèque municipale dans ce cas ; mais si un livre me plaît, je le rachète en librairie.

    A vrai dire, je n’aime guère les « Pléiade » : le papier est trop fin, l’écriture trop serrée rend la lecture malaisée, leur prix est exorbitant. Les seuls que je possède viennent d’un héritage, les Lettres de Mme de Sévigné (qui m’ont servi entre autres pour ma thèse de doctorat en histoire).
    Je déniche les romans dans l’édition d’origine ou sous forme « poche », à prix doux, dans les kermesses paroissiales ou scolaires. Un « Folio » tient peu de place. Et s’il y en a trop, je les remets dans le circuit.

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  3. Désormais un livre acheté, un livre cédé. Je maintiens un équilibre relatif car j’achète un peu plus que je n’acquiers. Le choix du partant est toujours aisé. La Pléiade comble le manque d’espace.Pour compléter ton ode à la lecture, « Les livres prennent soin de nous. Pour une bibliothérapie créative », Actes Sud, 2015, de Régine Detambel.

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  4. Florian78

    Comme c’est vrai ! Je rencontre le même problème d’encombrement à cause de mes livres, et rêve parfois d’un dépouillement absolu par la revente du tout (et pas seulement des livres).
    Et puis le réalisme reprend le dessus et je me replonge dans la lecture.
    Des auteurs relus ne se dévaluent jamais, d’autres en revanche assez vite.

    Merci de continuer à nous enchanter avec vos intéressantes chroniques.
    Très bon été à vous.

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