
Écrit avec un nègre, ce roman de la finance est aussi le roman du Super-Juif : grand, musclé, beau, extrêmement intelligent, le regard magnétique. Sulitzer est lui-même juif issu de Roumanie, par sa mère et par son père. Les Roumains sont, dans le thriller, les financiers les plus avisés du Roi vert. Ce dernier est Reb Michael Klimrod, 16 ans, sorti tout nu et tout maigre d’une fosse du camp d’extermination de Mauthausen par deux soldats américains le 5 mai 1945, le capitaine Tarras, professeur de droit à Harvard, et le lieutenant Settiniaz, l’un de ses élèves. Ces deux-là deviendront ses compagnons en affaires pour la vie.
Comme Reb, Paul-Loup est sorti à 16 ans, tout nu d’un quelconque diplôme, du système concentrationnaire éducatif de Janson-de-Sailly, pour expérimenter l’action dans les kibboutz en Israël. Comme Reb aux États-Unis, Paul-Loup devient à 19 ans le plus jeune PDG de France. Comme Reb, Paul-Loup utilise l’effet de levier des holdings pour bâtir sa fortune. Une holding permet à une personne de détenir et de contrôler une multitude de sociétés nationales et internationales, sans avoir besoin d’apparaître en tant que dirigeant de chacune des sociétés filles. Cette identité juridique permet, avec peu de capital à investir, de contrôler le maximum d’actions. Il permet aussi d’optimiser la fiscalité en faisant « remonter » les bénéfices à la holding. Michelin, LVMH, Kering, Dassault, sont par exemple en France des holdings. Comme Reb, Paul-Loup rassemble autour de lui une équipe qu’il contrôle, mais à qui il délègue le juridique, la production et le marketing – les « hommes du Roi » ou « Chiens noirs » du livre. Il a écrit Le roi vert avec Loup Durand, son nègre favori, dont le style enlevé a assuré le succès de ses premiers thrillers.
Après le camp qui l’a brisé, ayant servi de mignon avec une douzaine de partenaires plus jeunes à un lieutenant-colonel SS avant d’être abattu dans la fosse, Reb Klimrod a récusé sa patrie, l’Autriche, et sa judéité. Sa mère et ses sœurs ont été tuées et son père torturé, volé et massacré par les envieux devenus nazis par opportunisme. Après s’être vengé, s’être formé aux méthodes de combat clandestin du futur Israël, il se veut sans patrie ni allégeance, rejoignant la grande vague individualiste des années 1960 à 2010. Pour lui, chacun peut déterminer son destin sans obéir à une autorité, à une tradition ou à une communauté. Il joue donc des placements, des pays et des monnaies.
Son ascension est une aventure, portée par une mission universaliste : protéger la forêt amazonienne et ses Indiens Yanomani, tout nus comme lui l’était à l’origine. Mais la démesure le guette. Sa fortune de 1946 à 1980 a atteint la somme faramineuse de 17 milliards de $ (soit 17 fois plus aujourd’hui, ajusté de l’inflation). Trompe le vantard n’est pas parvenu à cette fortune, même en magouillant avec toute sa famille. Sulitzer, décédé en 2025 à 78 ans, avait atteint une fortune de 30 millions de francs. Mais, comme Reb, Paul-Loup n’est pas matérialiste, l’argent n’a pas de valeur autre que comme liberté, moyen pour agir selon sa volonté. L’adolescent rescapé au regard gris immense a emmené une tribu d’indiens Yanomani à la tribune des Nations-Unies pour un projet fou. Un suicide financier et la fin de son anonymat, mais pour une grande cause… qui échouera par le vote unanime des États, jaloux de leurs frontières.
Le système financier et fiscal décrit n’est plus le même aujourd’hui, mais ce thriller se lit aisément, malgré l’avalanche de sociétés, de chiffres, et la liste impressionnante des collaborateurs du Roi. La façon de raconter fait beaucoup pour le plaisir de lecture. La personnalité hors du commun de ce Superman de la finance est touchante, surtout lorsqu’il obéit aux caprices de Charmian, sa femme folle : tasser 1 milliard de $ en billets de 100 dans une seule pièce d’une banque suisse. Juste pour le plaisir.
Paul-Loup Sulitzer, Le roi vert, 1983, éditions du Rocher, 2013, 384 pages, €12,00
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