
L’Araigne en ce roman n’est pas « l’universelle » (Louis XI) mais fils de famille (en la personne de Gérard Fonsèque). Il est le seul garçon d’une famille de quatre enfants dont le père est mort de maladie lorsque Gérard avait 7 ans et sa sœur aînée Élisabeth 10.
Dès lors, adulée par les femmes, le garçon est devenu roi. Il a été servi, soigné lorsqu’il était malade, on lui a fait la conversation. Il s’est senti tout-puissant et n’a eu qu’une crainte : que les filles quittent la maison et, peu à peu, le délaissent pour les plaisirs du sexe ou l’affection de l’amour. Lui-même méprise l’amour et n’a eu d’expérience sexuelle que répugnante. Son ami Vigneral, représentant en papeterie qui passe de femme en femme, l’encourage, mais rien n’y fait. Gérard est bien dans son nid et n’en sort pas.
Passé 20 ans, après des études, il se croit supérieur et tente, en pervers narcissique, de manipuler les autres dans la toile qu’il a tissée. Il traduit des romans policiers et tente un essai sur le Mal, qu’il ne parvient pas à finir. Il assomme sa mère et ses sœurs de son érudition, citant Nietzsche à tout propos pour mépriser la gent féminine et la vulgarité des gogos. La part animale du sexe, du mariage, de l’enfantement, le dégoûtent. Mais lui-même, qui est-il ? Un puceau aigri, un intello petit-bourgeois, un tyran domestique.
Sa sœur Luce se marie – une de partie ! Il convainc alors sa sœur aînée de refuser de se marier avec Tellier, le gérant du commerce de sa mère, peu cultivé et vulgaire ; il lui montre tout ce que la promiscuité du ménage et du lit pourra avoir de sordide, tout ce que l’absence de conversation aura comme conséquences dans son esprit. Élisabeth renonce par raison, mais s’en veut, car Tellier l’aime et le lui montre. Finalement, après quelques mois, elle se ravise et brise sa dépendance à son frère en acceptant le mariage. Gérard en est mortifié. Il tente bien de lui raconter que Tellier avait une maîtresse, l’une des vendeuses du magasin, qu’il la voit toujours car elle le fait chanter en menaçant de révéler cette liaison terminée, mais Élisabeth le sait et pardonne. Tellier l’aime et le lui montre. Ce sera pire pour Gérard lorsqu’ils quitteront la gérance à Paris pour s’installer à Metz, et qu’il lui fera un bébé. Gérard ne sera plus le seul mâle adulé de la famille, mais toute l’attention se reportera sur le petit bout de chair chieur et chiant.
Luce et Élisabeth parties, reste la dernière, Marie-Claude, 17 ans. Elle « suit » les cours de l’École du Louvre avec son essaim de copines, mais tâterait bien elle aussi du sexe, sinon de l’amour. Elle ne cherche qu’un homme pour se laisser embobiner, les filles sont comme ça, pense Gérard, amer. D’ailleurs, elle rentre souvent plus tard que d’habitude, à 19 h alors que ses cours se terminent à 16h30. Que peut-elle bien faire ? Elle prend le thé avec « Tototte Rouvez », ou va lécher les vitrine, ou faire les magasins. Nul ne connaît cette Tototte, copine du Louvre peut-être inventée ; pour de vrai, elle fricote avec Vigneral, qui l’attend à la sortie, et trouve sa jeunesse appétissante, ce qui le change de Tina l’entraîneuse.
Maman meurt, encore une femme qui s’en va dans l’univers de Gérard. Marie-Claude s’éloigne et la Tina lui apprend pourquoi. Vigneral prend l’affaire à la légère ; il aime sa sœur et veut la marier. Gérard se retrouvera tout seul, comme l’aragne en son nid. Lui qui adorait distiller son venin pour paralyser ses proies et les conserver dans son cocon, se retrouvera exsangue. Il sera face à lui-même, c’est-à-dire à rien, puisqu’il ne parvient pas à écrire son essai, ni à finir sa traduction. Son autre ami Lequesne, amoureux trop timide de Luce, a résolu de soigner son renoncement en partant enseigner en Angleterre. Lors d’un retour éclair à Paris, il donne à Gérard le remède : « On lutte, on désespère. Et brusquement la vie est si simple, le ciel si tranquille, le remède si proche et si doux. On attend. Les blessures les plus profondes se referment. Il ne faut pas se raidir contre la douleur. Il faut l’accueillir, s’en laisser baigner, traverser, imbiber comme une éponge. Rien n’endort un chagrin comme de ne pas chercher à s’en guérir ».
Mais Gérard ne sait pas prendre la vie comme elle vient, lui à qui elle a été servie toute cuite par sa famille féminine. Il n’accepte pas sa solitude et est impuissant à s’en sortir, lui qui cite Nietzsche, le maître de l’énergie, sans le comprendre. C’est un faible, un petit intello qui se croit grand car il sait lire. Mais, comme la plupart des petits intellos qui régurgitent le savoir, sait-il penser ? La rancœur, le ressentiment, la haine de tous ceux qui se détournent de lui le rongent comme un acide. « Il était cramponné, pauvre larve humaine, à l’extrême pointe du néant. » Désespéré, il retourne son poison contre lui-même. Dans le roman policier qu’il est en train d’essayer de traduire, la femme utilise « une décoction de semence de colchique » pour tuer son mari. Mais la dose de toxique était insuffisante pour provoquer la mort, et « le médecin, convoqué d’urgence, sauvait la victime et confondait la meurtrière ». Gérard a l’illumination dans son petit cerveau de petit intello qui se croit intelligent. Mais il est faible et bête. Il décide de faire comme dans le roman, sans se préoccuper de savoir si c’est vrai ou pas. Il serait malade pour terrifier ses sœurs, les faire venir à son chevet, se faire plaindre et soigner comme avant. Car « c’était mieux avant », comme disent les geignards qui ne veulent pas la responsabilité de se prendre en mains. Il a encore des granules de colchicine, achetés pour soigner ses rhumatismes de petit vieux de 20 ans. Il annonce son suicide à ses sœurs et il en prend. Il a mal dosé et en crève, devant ses sœurs assemblées, et malgré les remèdes du docteur.
Et la vie continue, malgré l’araignée qui a voulu garder ses sœurs en sa toile. « Ce deuil retarda de quelques mois le mariage de Vigneral et de Marie-Claude », conclut l’Arménien immigré à 9 ans Levon Torosyan, dit « Henri Troyat ». Gérard l’impuissant n’était qu’un simple incident dans le grand cours de la vie qui va et se transmet.
Prix Goncourt 1938
Henri Troyat, L’Araigne, 1938, J’ai lu 2002, 256 pages, €13,53
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