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Les centres du monde grec

Chaque peuple se veut le centre du monde, comme la mère est le centre du foyer, l’agora le centre de la cité et la terre le centre du cosmos. Les Grecs n’ont pas failli à cette constante.

Pour eux, la terre, qu’elle soit plate ou ronde, est le centre d’une sphère selon Anaxagore ; et le Poème de Parménide énonce que la terre « est gonflée comme une balle bien ronde, égal du centre à toutes les directions ». Tout ce qui est important est toujours au centre. Dans notre monde terrestre, c’est l’omphalos de Delphes qui est le centre du monde grec. Là siège Apollon, qui délivre ses oracles. Cette pierre sacrée probablement préhellénique symbolise la fécondité, le nombril du nouveau-né ou de la femme enceinte, en même temps qu’un phallus de fertilité. Du centre de la terre émane à la parole des dieux, leur approbation ou désapprobation aux questions posées, qui détermine les comportements des mortels à travers leur monde. C’est un imaginaire qui permet d’ancrer la croyance d’une communication avec les dieux. L’omphalos est le lieu exact où s’étaient retrouvés deux aigles envoyés par Zeus depuis les extrémités de la terre, selon Pindare et Plutarque. La parole exalte l’ordre du monde voulu par les dieux. Elle est un cercle invisible qui isole la Grèce de la barbarie. Le monde grec rayonnait ainsi à partir de son centre, comme comme une parole sacrée pour déployer l’ordre et la beauté du cosmos.

Le centre de la cité est l’agora, la place publique. C’est un lieu symbolique qui concentre en un seul point les magistratures civiques et religieuses. C’est l’autel-foyer d’Hestia où sont reçus les hôtes de marque et les ambassades. L’agora est un sanctuaire interdit aux criminels. Elle est un siège collectif placé au centre du regard des dieux protecteurs de la cité. Le centre n’est pas forcément celui d’un cercle car la cité, selon Hippodamos de Millet, est construite en carré. L’architecte urbain applique les règles droites pour que le cercle devienne carré – la fameuse quadrature du cercle. Les rues droites convergent toutes vers le centre, comme d’un astre rond partent en tous sens des rayons droits. Mais c’est aussi en ce centre que le sycophante passe son temps à profiter de la démocratie, de la parole libre, en lançant des accusations sans rien faire d’autre. Il a la parole tordue des démagogues, ces flatteurs de basses opinions. Nous en connaissons des exemples avec Trompe, Mélenchon et Zemmour notamment. Le centre de la cité devient alors le cœur noir de la crainte de la diffamation et du harcèlement.

Au centre de la maison est l’autel circulaire d’Hestia, déesse vierge. Dans ce foyer domestique, la flamme ne doit jamais s’éteindre, elle sert à purifier l’ensemble de la maison. C’est à partir du centre que chacun trouve sa place. Il est le point de distribution des fonctions autant que des devoirs. Mais c’est aussi le rappel du devoir féminin, l’immuable stabilité de la déesse, parfaitement immobile au centre de la maisonnée, qui fige l’univers statique des femmes. Le masculin, lui, est plutôt statufié en piliers quadrangulaires surmontés de têtes barbues d’Hermès. Ils sont dressés à l’extérieur, devant les portes des maisons ou des temples. Ils indiquent le mouvement, les directions possibles et la circulation des mâles. Mais tout citoyen, malgré toutes les voies offertes par les bornes Hermès à son cheminement, aboutit toujours au centre de la cité, l’agora.

On le voit, le centre est un repère, mais aussi une laisse. Il définit, mais retient. Chacun n’est jamais que d’une maisonnée, d’une cité, d’un pays. Les Romains emporteront Rome à la semelle de leurs souliers. Ainsi fait chacun : tous fils de la terre, mais pas équivalents. Dans le monde, les Grecs se différencient des barbares indistincts ; dans la cité, les citoyens bien nés en âge de voter se différencient des non-mâles, des étrangers, des esclaves et des criminels ; dans la maison, les femmes et les filles se différencient des hommes et des garçons. Elles restent dedans, régnant sur l’intérieur ; eux sont dehors, régnant sur le reste du monde. Et s’ils ont le choix de partir, d’explorer, ils sont irrémédiablement tenus par la cité, ses lois et coutumes, ses traditions. Ils rayonnent, dans l’ambivalence des centres.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Saint Biroutin

On n’en finit plus de recenser, dans la croyance populaire, ces noms de saints censés assurer la fertilité. C’est un vrai dictionnaire des seins qu’il faudrait au lieu des saints de Merceron. Saint Biroutin est attesté dans la Vienne, au village de La Macherie, où les femmes stériles viennent prier ou se frotter au « nez » d’une tête en pierre, substitut décent de la bite désirée. On dit aussi saint Birotin pour être plus avouable.

Un pèlerinage se déroulait dans le même département à L’Isle-Jourdain à saint Sylvain, nommé aussi saint Birottin (avec deux T pour augmenter sa puissance). Le saint aurait été jeté dans la Vienne où il aurait flotté jusqu’au pont et aurait été récupéré par une vieille. Le sylvain était un faune grec échappé du christianisme qui coïtait volontiers avec tout ce qui portait trou et était désirable : jeune fille ou jeune gars. Évidemment, pour la fertilité, mieux valait être fille, les garçons sont handicapés de ce côté.

Le nom du saint est dérivé de la biroute qui désigne le membre viril, probablement d’après biron, déformation de viron, la vrille. J’en connais qui s’appellent Biron – ils ne savent pas qu’ils sont du sexe.

Le mot biroute est connu à Paris dès la fin du XIXe, à en croire Alain Rey, le pape de la langue française et de ses origines. Une lecture passionnante à recommander. Les Poilus de la GG (grande guerre) dénommaient ainsi les ballons d’observation qui leurs rappelaient des couilles… Ils les nommaient biroutes, bites ou « couilles à Joffre ». Les ballons allemands ressemblaient plus à des saucisses, mais cela garde au fond le même sens. C’est vrai que, durant quatre ans, être frustré de femme engendrait des fantasmes applicables à tout objet.

Je n’ose donner une illustration pour cette note, sinon par un produit dérivé.

Jacques Merceron, Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux, Seuil, 2002, 1293 pages, €35,50

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