Articles tagués : barrière

Justice selon Alain

Le philosophe réfléchit sur la justice. Comme souvent en français, un même mot désigne plusieurs choses différentes. Pensons au mot « amour » qui est le même pour le désir charnel, le plaisir sensuel, l’affection du cœur, la fusion des âmes, l’état de bienveillance envers l’humanité ou la Création. La « justice », de même se divise en deux, dit Alain : la justice redistributive et la justice mutuelle.

La mutuelle est la vraie justice, tandis que la redistributive est une sorte de police. La première est un idéal d’égalité entre les humains, tandis que la seconde établit l’ordre entre eux.

Alain prend un exemple : « J’enseigne les mathématiques. J’ai en face de moi des enfants que je juge également dignes d’être instruits, quoiqu’ils n’aient pas tous les mêmes aptitudes. Aussi je m’applique à aider justement ceux qui ont besoin de secours. J’emploie toute ma patience, toute ma puissance d’invention, à découvrir le moyen d’intéresser les plus paresseux et d‘éclairer les moins ingénieux. Je comprends les erreurs, je les redresse en les expliquant ; je travaille à les rendre égaux et je les traite tous comme mes égaux, malgré la nature, malgré les antécédents, contre les dures nécessités. Égalité ; justice mutuelle.

« J’examine les candidats pour l’École polytechnique. J’ai choisi des problèmes difficiles ; ce sont mes armes, ce sont mes pièges, et malheur aux vaincus. J’ai de bons postes à donner, mais en petit nombre. Aux plus forts. Et je donne des rangs. Inégalité ; justice redistributive. »

Outre la différence entre examen et concours, ne serait-ce pas aussi la différence qui existe entre égalité et équité ? L’égalité veut tous pareils ; l’équité rend son mérite à chacun. La première est un idéal abstrait, la seconde des droits concrets. On le sait, la gauche politique préfère la première, au risque de forcer l’humain à entrer dans le cercle défini par l’idéal – et à réprimer tous ceux qui ne sont pas dans le moule. La droite politique préfère la seconde, favorisant le mérite, au risque de laisser pour compte la grande partie des médiocres qui forment toute population.

Mais, pour élever le niveau général et susciter une élite meilleure encore, il faut bien entraîner tout le monde à s’instruire, d’où l’école jusqu’à 16 ans, puis l’université ouverte à tous ceux qui ont le bac. Dommage que le bac ne soit plus guère un examen, mais le certificat d’un niveau de connaissances, puisque plus de 80 % d’une classe d’âge parvenue en Terminale l’obtient. Haute est ensuite la marche de la première année, à l’université ou en école spécialisée : les élèves au lycée n’ont pas appris à travailler, leurs savoirs sont plus théoriques que pratiques, et les connaissances de base ne sont en général pas acquises. Ce pourquoi c’est un véritable pensum pour tout prof d’université d’enseigner aux premières années. Pour quasiment tout, il faut leur tenir la main, et les « excuser » d’être ignares. D’où aussi la barrière méritocratique du Master, où le tous pareils du diplôme de licence laisse la place à l’évaluation ciblée des meilleurs – ou du moins les mieux adaptés – à poursuivre.

Danger de l’égalitarisme : il fait croire que tous arriveront, alors que la réalité sélectionne ceux qui le peuvent. Le laisser-aller de la gauche est responsable de cet état de fait depuis un demi-siècle, et la droite n’a pas osé reprendre la main. La trop longue période Chirac, Premier ministre puis deux fois président, y est pour beaucoup. Revenir à ce qui compte dans l’éducation est surtout revenir à l’instruction. Apprendre est un effort, apprendre à apprendre s’apprend. Il n’y aura jamais égalité réelle sans l’effort d’y parvenir ; on peut établir des « droits » formels, la vérité des compétences et du savoir-être ne tarde pas à s’imposer. Or la démagogie des 80 % d’une classe d’âge au bac dénie tout effort. Il suffit seulement de paraître devant les examinateurs pour qu’un « droit » au bac soit quasiment acquis. Plus grande est ensuite la désillusion, en médecine, en économie ou droit, dans les langues. Ce pourquoi les flemmards choisissent la sport, la psycho ou la socio, où travailler compte moins que suivre les idées à la mode.

La justice redistributive sanctionne alors les talents mal entraînés et inaboutis. Pas la peine de revendiquer la justice mutuelle, ce qui est fait est fait et, passé 20 ans, il est bien tard pour rectifier le tir. Un idéal n’est jamais fait pour être réalisé, car son horizon recule à mesure qu’on avance. Reste qu’il faut le garder à l’esprit, car il émule. A condition que l’émulation soit encore dans les têtes, au détriment du « droit » à la paresse, au revenu universel, et autres mesures je-m’en-foutistes.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Alain, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire