Douter, c’est ne pas prendre pour argent comptant ce qui vous est dit ou exposé ; c’est penser par soi-même et examiner la chose en faisant abstraction de la conviction ou de la croyance des autres. Pas facile, pris dans « l’urgence » à laquelle appellent tous les médias sous n’importe quel prétexte. Alain déclare que ce nous appelons doute est le plus souvent superficiel, « des gens qui pensent par jeu, sans ténacité, sans suite ». Soit des paresseux, soit des contradicteurs par tempérament : il suffit que vous disiez quelque chose pour qu’ils contestent, cherchent la petite bête, sans considérer la chose en elle-même. Les « débats » télé ou radio sont remplis de ces contradicteurs par profession, qui ne doutent que pour se poser en intellos spécialistes, sans examiner le fond. Montaigne le prônait déjà : ne faire parler les gens que sur ce qu’ils connaissent.
Or, dit Alain, « douter, c’est examiner, c’est démonter et remonter les idées comme des rouages, sans prévention et sans précipitation, contre la puissance de croire qui est formidable en chacun de nous. » En effet, nombre de biais de notre pensée sont liés aux autres humains : au dernier qui a parlé, au prestige du titre de qui parle, à ce que nous pensons déjà, et ainsi de suite. C’est un travers de notre cerveau que de faire confiance à ce qu’on connaît ou à ceux de notre avis. Travers qu’a dénoncé Montaigne.

« On a mal jugé Montaigne », dit Alain, et le Alain que je suis le confirme, l’ayant longuement analysé sur ce blog. « Et de là vient sans doute qu’on ne le lit pas assez » – outre la langue ancienne, d’où l’intérêt de le lire en transposition moderne qui, sans changer les idées, remet des mots actuels sur les mots anciens. Montaigne, c’est « un homme qui pense véritablement, non pour les autres, mais pour lui-même, et qui fait l’inventaire de ses pensées, qui les pèse, qui les étire, qui les passe au feu de la critique, sans égards, sans respect. C’est quand on le suit que l’on saisit bien ce qu’il faut de force humaine pour douter. » C’est comme forger, dit Alain, chauffer le fer et le battre pour épurer le métal et le façonner comme il se doit.
A l’inverse, « un fou ne doute jamais » – et un croyant non plus, peut-on ajouter. « Un fou, c’est un homme qui croit tout ce qui lui vient à l’esprit ». Un croyant, c’est un humain qui est assuré de connaître la seule Vérité absolue et éternelle de son dieu ou de son idéologie, qu’elle soit de l’Histoire ou de la Nation, ou de l’Empire. Les communistes ne doutent jamais, pas plus que les Israéliens, les nazis, ou Poutine. Quant à Trump, « il croit tout ce qui lui vient à l’esprit » parce qu’il a « réussi », enfant gâté, gosse de riche, affairiste dealer soutenu en son temps par des fonds intéressés du KGB, sauvé des balles par la Main divine, pas moins. Il sait tout, parce qu’il le dit ; il fait tout, parce qu’il y croit.
A-t-il peur ? Comme tous les croyants qui se réfugient en croyance par inaptitude ou crainte de penser par eux-mêmes ? « La peur est un mouvement animal bien redoutable », dit Alain. « Et qui nous apporte quoi ? Une croyance tout de suite. La peur est tyranniquement affirmative. Je crains le loup, je le vois, je me sauve à toutes jambes ; plus je cours, plus je crois ; ma fuite vaut preuve. » Poutine dit-il autre chose, dans sa paranoïa d’ex-petit lieutenant-colonel de l’ex-KGB, projeté par la force des choses à la tête de l’ex-empire soviétique ? Il croit que l’Otan veut la perte de la Russie, que l’Occident tout entier, d’une seule pensée, veut pervertir la vertu russe, que la seule façon de résister est de faire peur, d’attaquer, tout en craignant par-dessus tout que le cave se rebiffe, que l’Otan ne décide que, cette fois, ça suffit. Et plus il craint, plus il angoisse, il voit le loup imaginaire et, plus il s’en fait une image monstrueuse, plus il est prêt à déclencher l’Armageddon des forces nucléaires et suicidaires. Sauf si on l’empêche, de l’intérieur, tout comme le chef d’état-major a empêché Trump, dit-on, de s’emparer récemment des codes nucléaires pour balancer quelques bombes sur l’Iran.
C’est la même chose des politiciens qui veulent à toutes griffes le pouvoir, aujourd’hui les Mélenchon, les Le Pen, les Zemmour, comme hier les Mussolini, les Lénine, les Hitler. « Cette violence fait l’orateur », analyse le philosophe, « espèce dangereuse, trop admirée. Être ému, crier, croire, tout cela est animal. »
Et c’est Montaigne qui a osé dire, contre l’opinion commune, que « l’obstination et ardeur d’opinion est la plus sûre preuve de bêtise. » Or la bêtise, c’est le ravalement de l’humanité à la bête, le manque d’intelligence. Les Grecs antiques le disaient déjà… D’où le doute, salvateur, qui permet le recul de l’esprit, et son bon fonctionnement.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog
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