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L’Ennemi qui nous désigne

Nous avons beau être pacifistes, récuser toute guerre : ce n’est pas nous qui décidons. C’est l’ennemi. Celui qui vous attaque sans que vous n’ayiez rien demandé. Dans ce recueil d’études de la section géopolitique à Normale Sup, l’ennemi de l’Europe est caractérisé : il s’agit des États-Unis de Trompe, de la recolonisation impériale russo-soviétique de Poutine, et du revanchisme anti-colonial chinois de Xi Jinping. Entre ces mâchoires, l’Europe est nue.

Trompe instaure un néo-royalisme du bon plaisir, où l’intérêt de son clan passe en premier. Le pays ? Il s’en fout. Le bien public ? Il s’en fout. Le Congrès ? Il s’en fout. Le slois ? Il s’en fout. Ses alliés ? Il s’en fout. La diplomatie et l’ordre international ? Il s’en fout. Le soft power ? Il s’en fout. Seule compte sa propre force de prédateur. Ce pourquoi son mandat consiste à faire le plus de fric et au plus vite pour lui et sa famille. Ainsi raisonne Poutine, et même Xi et son clan. Le monde a changé. L’ordre instauré après la Seconde guerre mondiale, fondé sur le droit et les traités internationaux, est mis en pièce. Place aux nouveaux impérialismes. Trompe veut pour lui les Amériques, Canada et Groenland compris, jusqu’à Panama qui « lui appartient ». Poutine veut rassembler tout le glacis conquis par Staline sur Hitler, et re-soviétiser les pays devenus européens dans l’Union. Xi Jinping, avec ses routes de la soie, veut irradier tout son orient proche et s’imposer sur les mers pour sécuriser les richesses sous-marines en pétrole, gaz et minéraux.

Pour remobiliser les sociétés envers l’agression, rien de mieux que de les inonder de violence. Trompe tue les marins équatoriens ou vénézuéliens accusés de charrier de la drogue dans leurs bateaux de pêche ; il fait publier des vidéos montrant les explosions de missiles, les corps achevés ; Trompe envoie sa milice SA, l’ICE, traquer les migrants « illégaux » (et légaux aussi) au faciès, les entassant dans des centres de rétention, séparant les familles et les enfants, exigeant des pays sud-américains qu’ils reprennent leurs sous-humains. Poutine condamne aux camps tous ses opposants, tellement il a peur d’être contesté dans ce qui reste d’urnes ; il n’hésite pas à envoyer comme chair à canon en Ukraine les minorités de l’empire et les Coréens du nord, conservant à l’abri les blancs bon teint, sauf les criminels. Xi impose la sinisation han de toute la Chine avec le mandarin, la culture du Parti communiste, l’allégeance bureaucratique. « Les élites corrompues sont des cibles vulnérables pour un dirigeant totalitaire en herbe qui peut facilement utiliser les enquêtes anticorruption comme une arme pour détruire ses rivaux et concentrer le pouvoir. Après son arrivée au pouvoir fin 2012, Xi Jinping a particulièrement tiré profit de ces conditions » p.122.

Les empires nouveaux utilisent la force pour imposer leur droit. L’infrastructure numérique des GAFAM pour les États-Unis – que la Russie comme la Chine ont soigneusement censurée au profit de leurs propres systèmes. Il n’y a que les Européens à s’être vassalisés. « Vous pouvez modifier les outils , les protocoles, la structure tarifaire, cela ne changera pas l’essentiel : les gouvernements, les institutions et toutes les start-up européennes spécialisées dans l’IAcontinueront de fonctionner principalement sur l’infrastructure américaine ou auront à tout le moins besoin d’accéder à certaines parties de cette infrastructure » p.54 Il est du dernier snob de « posséder le dernier Apple », de surfer sur les réseaux yankees et surtout le X de Musk, le must du must pour le snobisme, d’enregistrer toute votre vie et vos œuvres dans des clouds yankees, de laisser Google Map enregistrer tous vos itinéraires, de mandater Amazon ou Google pour opérer les centres de données, même sur le sol européen. Tout ce qui est américain peut être communiqué à l’État américain, même si les données sont européennes et les centres en Europe. Pire : l’IA fonctionne sans autorisations. « Nous savons désormais que ces plateformes sont instrumentalisées par des agents IA très peu sûrs qui utilisent des commandes en langage naturel très difficiles à sécuriser, des données presque impossibles à assainir, et qui créent une porte dérobée (backdoor), y compris dans les applications cryptées » p.58. Telle est la loi du plus fort, la loi extraterritoriale du suzerain. Or, il est devenu pour nous, depuis Trompe, un ennemi. Les pays de l’Otan sont questionnés sur leurs intentions d’acheter du matériel américain, et sinon pourquoi ; s’ils éludent ou refusent, au profit de solutions européennes, les sanctions ne tarderont pas. Poutine et Xi, comme Trompe, accaparent la terre, Poutine veut l’Ukraine, ce grenier à blé et ses ressources ; Xi veut Taïwan, ce verrou nord-Pacifique, et la mer ; Trompe veut le Groenland pour y forer à l’aise et surveiller la route arctique, comme gérer le pétrole du Venezuela et contrôler le canal de Panama.

Qui va gagner la bataille des empires ? Probablement pas Poutine, au pays immense mais à l’économie ridicule, peu peuplé et en déclin démographique accéléré. Un temps Trompe, malgré les résistances, sa force de rétorsion étant incommensurable, mais pas sans contreparties ni négociations. Certainement Xi, poussé par sa croissance économique malgré les ratés. Pourquoi ? Parce que la Chine n’est pas un État de juristes, comme les États-Unis, mais un état d’ingénieurs. De la construction à l’IA, les ingénieurs industriels façonnent la puissance chinoise, tandis que les ingénieurs des âmes façonnent la façon unique de penser des Chinois, formatant les minorités à parler et à penser han.

Un recueil d’actualité pour bien comprendre le monde d’aujourd’hui.

Giuliano da Empoli (dir.), L’Ennemi qui nous désigne – Apprendre à résister aux prédateurs, Gallimard Le Grand continent 2026, 381 pages, €23,00, e-book Kindle €15,99

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