Articles tagués : progrès technique

Révolution conservatrice en marche

La révolution conservatrice, appelée par nos concitoyens qui veulent tout et son contraire, est un oxymore : une contradiction dans les termes. Comment vouloir tout changer en voulant tout conserver ? Mais n’est-ce pas ce que démontre Le guépard de Lampedusa, paru en 1958 ? Pour le noble neveu de don Fabrizio Tancredi Falconeri, la révolution de Garibaldi doit être suivie par les aristocrates jusqu’ici au pouvoir pour conserver les avantages de sa classe. « Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change », dit-il.

L’expression « révolution conservatrice » est formulée pour la première fois en 1927 par Hugo von Hofmannsthal dans un discours sur Les lettres comme espace spirituel de la nation. A partir de 1949, elle est conceptualisée par le Suisse Armin Mohler dans sa thèse de doctorat sous la direction de Karl Jaspers, Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932. Mohler a voulu s’engager à 20 ans dans la Waffen SS et a été refusé ; il est devenu le secrétaire d’Ernst Jünger puis journaliste pour des quotidiens suisses, avant de présider la Fondation Siemens.

Il reprend les thèses d’Arthur Moeller van den Bruck, né en 1876 et figure de proue après la défaite allemande en 1918 du Juni-Klub (Club de Juin). Il était à la recherche d’une démocratie nationale à l’allemande, conforme à la tradition du pays. Il prônait un « troisième parti » pour établir le « Troisième Reich » (empire), de même que l’Allemagne en « pays du milieu » avait vocation à constituer une « troisième force » au centre du continent entre Royaume-Uni et France d’un côté, URSS et Chine de l’autre, et entre peuples vieux et peuples jeunes (Allemagne, Italie, Bulgarie). Comme lui, Armin Mohler veut faire émerger une Europe indépendante des blocs sino-soviétique et américain, selon un gaullisme de la Grande politique. D’où son influence idéologique sur Alain de Benoist, qui se cherchait en géopolitique – et qui trouvera au final le néo-fasciste russe pro-Poutine Alexandre Douguine, pour qui « l’espace est un destin. »

Le conservateur déplore et critique le déclin de la civilisation et les effets de la modernité sans but ; il se veut en même temps révolutionnaire car il ne prône pas seulement le « c’était mieux avant », il adopte la radicalité révoltée de l’engagement antibourgeois, antidémocratique et antilibéral. Il s’agit d’inventer un ordre nouveau – comme le groupuscule des années 70 qui a servi de formation à Alain de Benoist et à sa Nouvelle droite. « Je suis un moderne antimoderne », dit Alain de Benoist dans Mémoire vive. Armin Mohler rejette donc les Lumières du XVIIIe siècle et le libéralisme anglais de Manchester, pour un fascisme qui rassemble les déçus du libéralisme et les déçus du socialisme. Sa structure ? Analogue à l’Action française : souverainisme avec autorité en haut, libertés en bas. L’individu est nié au profit de la famille et des communautés emboîtées du village, de la région, de la nation, de l’Europe, de l’Occident blanc.

Car nul ne peut plus prôner un retour pur et simple à l’Ancien régime, sinon les chrétiens ultra-conservateurs. Pour épouser son temps, il faut chambarder ces vieilles lunes et « inventer la tradition ». Ce performatif est tout à fait dans le discours de Trompe : la vérité est ce que je dis, pas dans les faits. C’est ainsi que l’on fait surgir un Peuple mythifié dans son essence, porteur d’une âme quasi religieuse, propre à refonder un nouveau christianisme national, ou à adhérer à une foi nouvelle issue des divinités anciennes. Sa mission : édifier un nouvel empire où les nations sont dominées par un principe supérieur (le russe, le chinois, l’américain). Pour cela, chevaucher le progrès technique pour le dompter (ce que Trompe fait avec l’IA). A la jeunesse des Wandervogel (oiseaux migrateurs) allemands, apparue comme une explosion soudaine d’un état d’âme, de bâtir l’avenir selon cet inconscient collectif populaire et ethnocentré. Ernst Jünger appelait à la « fusion du passé et de l’avenir dans un présent brûlant ».

La rédemption passera par la régénération de la grandeur perdue. Pour cela, refaire communauté par le Peuple, inventer une identité nationale enracinée pour l’opposer aux autres, tout allogène devenant alors ennemi, selon les idées de Carl Schmitt. Il s’agit de répondre aux bouleversements de la société industrielle et du capitaliste de masse, ainsi qu’à la menace communiste, cette nouvelle religion internationaliste qui embrigade le peuple et la jeunesse. Aujourd’hui, il s’agit aussi de réagir aux excès de la finance, à la déferlante migratoire, aux menaces sur l’emploi de l’IA et sur l’environnement des centres de données ou des productions d’énergie (nucléaire, solaire, éolien). Ce ressentiment social est une force motrice morale et politique, que tous les partis d’extrême droite utilisent, que ce soit en Europe, en Russie, en Inde, en Chine, en Turquie – et aux États-Unis de Trompe.

Les anciens empires se sont effondrés, en 1918 l’austro-hongrois, l’ottoman, le tsariste ; après-45 les empires coloniaux français, anglais, italien, portugais, japonais. Il s’agit alors de se replier sur son identité par une définition de la citoyenneté ethno-religieuse en évacuant les oppositions internes (Juifs et métèques pour les Allemands jusqu’en 1945, Arméniens et Kurdes pour les Turcs, Arabes et musulmans pour les Français, non-Russes et LGBTQIA+ pour la nouvelle Russie de Poutine ou la Hongrie d’Orban, non-Han pour la nouvelle Chine de Xi Jinping, latinos et immigrés sans distinction pour les États-Unis trompistes). En redéfinissant de façon exclusive l’appartenance nationale, on discrimine, on expulse, dans une purification ethnique révolutionnaire – qui vise à restaurer l’ordre ancien du peuple « originel ». Mais pour la France, qui sont les Gaulois ? Les Francs ? Pour les États-Unis, seraient-ce les Indiens ?

Ce grand remuement des passions permet surtout d’éviter de parler des problèmes concrets qui fâchent : le pouvoir d’achat, les retraites, le chômage, l’intégration des immigrés, le respect de la loi, les mafias de la drogue, la sécurité…

Tout l’itinéraire de l’extrême droite française se lit dans ces termes contradictoires de « révolution conservatrice ». Nous préférions « le changement sans le risque » de Giscard. C’est avec tout ce bagage anti-Lumières qu’il faudra voter aux présidentielles et aux législatives dans quelques mois.

Catégories : Géopolitique, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire