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Vanité des femmes selon Alain

De quoi se moquer de l’écart des époques, le philosophe, pourtant si sage, sacrifie aux préjugés de son temps. Il écrit en 1912 : « Les femmes ont plus de vanité que les hommes ; voilà une opinion que j’entendais hier et qui plaît sans examen. Quoi de plus évident, si l’on considère les colifichets, les dépenses de luxe, le despotisme de la mode, la crainte et même le respect de l’opinion, enfin le bavardage sans idées, toutes choses que chacun peut observer sans peine dans les coutumes du beau sexe ? » Holà ! Ne montez pas tout de suite sur vos grands chevaux, ce n’est que l’introduction.

Car, selon Alain, « tout est trompeur ici, parce que, dans les jeux de l’amour et du désir, chacun des sexes se règle sur l’autre, et reçoit souvent les vices de l’autre comme un manteau ». Le souci d’apparence est, pour les femmes, une nécessité – surtout au siècle bourgeois où elles étaient sans travail, à la maison, dépendant entièrement de leur mari. Pour être considérées, il fallait qu’elles soient maquillées et parées, analyse Alain. Mais, si elles font attention à ce qu’elles ont l’air d’être, « les femmes bravent aisément l’opinion lorsque l’amour les entraîne ». La vanité n’est donc pas dans leur nature ; ce n’est qu’un artifice social.

Quant aux hommes, ils sont flattés de la vanité des femmes. On les admire à leur bras, on les regarde, et cela flatte leur propre vanité. Elles-mêmes prêteraient peu d’intérêt à l’apparence des hommes. Vraiment ? D’où « c’est la vanité des hommes qui explique la parure des femmes », conclut Alain. Une pirouette pour renvoyer les sexes dos à dos, ce qui, convenons-en, ne facilite pas l’union des corps.

La vanité est ce qui est vain : inutile, sans valeur. C’est un sentiment d’autosatisfaction plutôt que d’orgueil, car fondé sur l’apparence plutôt que sur les passions. Notons qu’une « vanité » est une peinture de nature morte qui évoque l’éphémère humain, souvent avec un crâne au milieu. Donc il s’agit de paraître, de se montrer autre que l’on est. C’est bien du siècle bourgeois, héritier du siècle de la Cour, que de fonder l’être sur son apparence, la valeur sur l’avoir. D’où l’hypocrisie qui va avec, la volonté de se hausser du col, et de snober ceux qui sont inférieurs. « Les femmes », jusqu’alors soumises et simples parures des mâles, devaient surjouer leur rôle pour être quelqu’un.

Ce temps et ces mœurs sont aujourd’hui révolus, et l’on ne s’en plaindra pas. Sauf que l’égalité de valeur entre les sexes pousse désormais à la concurrence. Les mâles doivent paraître aussi, s’ils veulent être séducteurs ou séduits, même si les « recettes » du masculinisme font un flop (comme en témoigne le macho yankee Clavicular, moqué par les Parisiennes comme par les Cannoises qu’il croyait séduire lors de la dernière fête de la musique de par sa seule aura de mâle « parfait » à l’américaine). La vanité n’est plus ce qu’elle était.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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