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Déjeuner chez Toutankhamon avec Dji

Louxor, au nom évocateur de luxure et de vieil or, nous ne la verrons pas aujourd’hui. Après les formalités d’aéroport, un peu de bus plus tard, nous traversons le Nil en bateau. Les eaux vertes sont peu limoneuses mais fraîches, vivantes. Et nous voici hors des hordes, dans l’Égypte millénaire. D’un coup. C’est très dépaysant et même brutal : il suffit de passer le Nil. La rive que nous quittons est envahie par les bateaux de croisière, les trois-ponts du tourisme de masse. Sur l’autre rive vivent les paysans, les artisans, les petits bateaux à moteur et les felouques à la voile triangulaire racées comme des oiseaux lorsqu’elles fendent l’eau sous l’effet du vent.

felouque en egypte

Un panneau à l’entrée de la ville indiquait en anglais : « Welcome to the mother of civilisations ». Rien de moins. Il s’agit d’une idée reçue pour les touristes qui ne quittent pas les atmosphères climatisées. S’il est vrai que Chateaubriand pouvait encore croiser des enfants tout nus comme ils sont sur les fresques des temples il y a 4000 ou 5000 ans, ils sont aujourd’hui habillés et vont à l’école. Si la pyramide représente peut-être la base de l’architecture et si Moïse était peut-être égyptien, « les civilisations » comme les religions sont diverses de par le monde – elles ont surtout évolué. L’Égypte symbolise à la perfection le passage du nomadisme à la sédentarisation : le ciel y brûle et l’eau jaillit de la terre pour y faire pousser les plantes. Les Égyptiens affirment que leur histoire commence avec le règne d’Osiris. Ce dieu-roi a fait passer les tribus nomades de chasseurs et de pasteurs à l’agriculture par l’irrigation du désert, le travail des métaux et l’écriture pour administrer. Mais aujourd’hui l’industrialisation a remplacé l’agriculture et, dans les sociétés les plus avancées, l’information remplace déjà l’industrie. Le « modèle » égyptien reste une idée reçue des voyageurs snob du XIXème siècle.

Crocodile a manger

Nous déjeunons chez Toutankhamon (c’est le nom du restaurant). Pas de crocodile au menu, il faudra attendre le retour en France pour en manger ! La viande a le goût entre dinde et thon, assez fade. Notre accompagnateur français nous y attend. Dji – comme disent les locaux – nous apparaît comme un homme d’âge mûr fatigué, en veston et chaussures de ville, au visage maigre et glabre lunetté de noir qui me rappelle celui de Jorge Luis Borges. Il parle avec des intonations choisies et n’a rien du look « routard » souvent de mise aux accompagnateurs français qui vivent à l’étranger. Dji est breton de Quimper élevé chez les Jésuites, il vit depuis plus de 25 ans dans les pays arabes et depuis 16 ans en Égypte. Il a acheté des felouques et est le prestataire pour ces circuits. Il vit dans un village non loin de Louxor, sur la rive ouest. Au premier abord, il a déjà l’oreille vissée à un téléphone portable ; nous le verrons souvent dans cette situation. Pour l’instant, il commande le repas : salade de tomates et citrons confits, poulet au curry et légumes en ragoût, crème de sésame, toutes ces spécialités du pays se retrouvent bientôt sur la table !

Il nous emmène ensuite à notre hôtel, l’Amenophès, au village de Medenit Habu. Il nous présente en passant aux deux colosses de Memnon en quartzite rouge, hauts de 10 m 60 sans le socle et qui représentent Amenophis III assis. Ils trônent, ils durent, d’une gravité inébranlable malgré les dégradations du temps. Ces colosses gardaient l’entrée d’un temple funéraire aujourd’hui complètement rasé et le vent ou la rosée les faisaient chanter aux temps grecs. Des champs sont cultivés tout autour. Ce qui nous frappe immédiatement ici est l’interpénétration de la vie paysanne et des ruines antiques. Les restes les plus anciens sont entourés de vie, intégrés au paysage quotidien. Il faut dire que si l’Égypte est étendue (997 000 km²), elle n’est qu’un long tube digestif dans un désert : seuls 55 000 km² sont habités le long du Nil (et dans quelques rares oasis). La population se concentre dans le grand Caire et dans le delta.

Nous déposons nos affaires dans les chambres et, face au temple de Ramsès III que nous visiterons plus tard, nous commençons à faire plus ample connaissance au café qui borde la place. Nous buvons… de l’eau gazeuse ou un Coca. Nous sommes ici dans un pays musulman, « sans alcool » officiellement. Tous les intégrismes aiment la prohibition ; la contrainte permet de mesurer leur pouvoir sur les masses. Le couple avec lequel nous sommes est particulièrement sympathique, encore amoureux après plus de quinze ans de fréquentation – ils se sont connus en terminale et ont deux petits enfants de 5 et 4 ans.

colosses de memnon

Le calcaire blond des murs du temple en face réfléchit la lumière. L’air un brin voilé donne au ciel une couleur translucide du plus bel effet. Je découvre le climat de l’Égypte, sa douceur sèche, sa lumière pastel, sa chaleur tempérée – tout en contrastes du aux forces opposées du fleuve et du désert ! Des enfants passent, œil noir, dents blanches, pieds nus. Ils rient et crient en vélo. Nous sommes en hiver, il fait 16°, ils sont très habillés. La galabieh grise qu’ils portent leur va bien au teint et à la silhouette, mais leur gêne l’entrejambe pour faire du vélo. L’Égypte connaît trois saisons, rythmées par le Nil. Autour du 19 juillet, quand Sirius apparaît dans le ciel au coucher du soleil, commence la crue. Quatre mois plus tard le Nil rentre dans son lit et débute la saison de croissance des plantes. La dernière saison, de mi-mars à mi-juillet, est celle de la sécheresse, de la gestion des réserves d’eau, et des récoltes.

Dji passe nous prendre alors que la lumière descend. Il nous mène au restaurant du soir par le chemin des écoliers. Ce ne sont que champs de cannes à sucre, carrés de blé en herbe, plantations de pommes de terre ou de fèves. Les maisons sont bâties de terre crue, des briques sèchent au soleil. Les femmes sont de sortie et les petites filles, pas sauvages, nous crient « hello ! » Les garçonnets nous accompagnent un bout de chemin, par curiosité. Dji est connu comme le loup blanc ici, il y habite, parle la langue couramment et il salue souvent l’un et l’autre.

Dans la conversation, nous apprenons qu’il a vécu plusieurs années au Maroc. Il a retrouvé dans les pays arabes cette vie familiale qu’il a connu en Bretagne dans son enfance à la ferme, les grandes tablées, la famille élargie. Dji a vécu aussi la dureté des relations entre bandes de garçons à Fès, plus ou moins abandonnés et livrés à eux-mêmes. Il est fasciné par la vie arabe, cette fraternité mâle émotive et toujours adolescente d’une société à l’origine guerrière. Les femmes en sont absentes, cantonnées à la tente ou à la maison, bonnes à reproduire les mâles. C’est avec les garçons que l’on échange des idées, fume des cigarettes, ou épanche sa tendresse. Il y a du moine en Dji – la terre d’Égypte n’était-elle pas la terre d’élection de la vie érémitique ? On se souvient de Macaire le Copte. Cette recherche de fraternité, cette indifférence à l’argent et aux biens matériels, cette capacité à attirer et à rendre de l’émotion autour de lui, ont quelque chose de monastique.

egypte hotel medenit habu

Le restaurant El Ghezira se trouve dans une ruelle qui ne paie pas de mine. Mais sa terrasse au troisième étage donne une large vue sur le Nil et sur les temples illuminés de l’autre côté du fleuve. Selon Dji, François Mitterrand venait souvent en Égypte parce qu’il aurait été « initié » aux mystères égyptiens ; il venait méditer devant les symboles. Franc-maçonnerie ? Si Jacques Mitterrand, son frère, fut un temps Grand Maître du Grand Orient de France, François ne semble pas y avoir appartenu. Il en a peut-être eu la tentation pour se faire des relations, mais aussi parce que la franc-maçonnerie est avant tout rationaliste, républicaine et positiviste. Elle vise à perfectionner l’être humain par la connaissance des symboles pour mieux comprendre le monde, et par la solidarité du travail. Née des corporations d’architectes et de bâtisseurs du moyen-âge, la maçonnerie mesure la connaissance à l’aide du calcul, de la règle et du compas. Elle voit le monde régi par des lois cosmiques, organisatrices du chaos, que l’initiation permet de connaître. François Mitterrand était d’évidence un être religieux. Avide découvreur de la Bible depuis que sa mère lui en faisait lecture durant son enfance, il n’a pas de réponse sur l’existence d’un dieu. Dans l’univers égyptien, « la découverte du Livre des Morts (est) ce qui lui importe le plus », écrit son biographe Jean Lacouture. Il a voulu apprendre à mourir dignement. Ses derniers voyages ont été pour Venise et pour Assouan. Il aurait voulu jucher sa tombe sur le Mont Beuvray, près des druides. Mystère ? Sans doute pas. Interrogation ? Sûrement. Cette quête très humaine, malgré sa position politique que l’on peut juger différemment selon ses opinions et la morale, suffit à le rendre sympathique.

La cuisine du restaurant ce soir ressemble à celle du midi ; elle est à base de crudités, de ragoût de légumes, de pommes de terre sauce tomate, de riz, de boulettes en sauce et de poulet grillé. Les crudités peuvent être consommées sans craindre la turista, bien connue des voyageurs en Égypte. Les malades sont tous en fait sur les bateaux du Nil où l’on sort des frigos les crudités pour le buffet, avant de rentrer les restes pour les resservir plus tard, ainsi que nous l’explique Dji. Nous pouvons prendre de la bière, fabriquée en Égypte (pourtant pays musulman…) ; elle est légère, bonne sous ce climat.

Nous rentrons à l’hôtel en bétaillère, ce taxi-brousse bâché où l’on monte à 12 dans la benne. Nous nous couchons tôt, après avoir contemplé un moment Orion, Cassiopée et la Grande Ourse depuis la terrasse sur le toit de l’hôtel. L’étoile polaire surplombe la colline calcaire creusée de tombes.

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