Des attentats de Louxor en 1997

Le soleil n’est pas levé et il n’a manifestement pas l’intention de le faire avant un moment, encore tout encombré de draps et autres voiles nuageux. Les bateaux qui passent en trains successifs ont balancé notre coque toute la soirée d’hier. L’une du groupe a même vu une vague mouiller son duvet par-dessus le bordage.

felouques sur le nil

La question, toujours dans un arrière-plan de la conscience, devait à un moment être abordée. Elle le fut ce matin sur l’initiative de Dji : les attentats islamistes. S’ils devaient se multiplier, le tourisme en Égypte serait mort, entraînant une chute de 10% du PIB et 12% de la population au chômage. Déstabiliser le pays, engendrer le chaos, c’est ce qu’ils veulent – pour apparaître comme la seule force d’ordre en vertu de la religion.

freres musulman logo

Il nous parle de l’attentat du 17 novembre 1997 au temple d’Hatchepsout à Louxor, où 58 touristes et 4 Égyptiens ont été tués par balle, et environ 25 blessés, par cinq jeunes. Ceux-ci ont été « manipulés », selon lui, même si l’attentat a été revendiqué par la Gamaât Islamiya. L’Égypte n’est pas l’Algérie et les groupes incontrôlés n’existent pas. Les islamistes sont structurés et bien connus.

Certains ont pensé qu’étant donné le rôle de l’armée dans le pays, investir à long terme dans les académies militaires permettrait de pousser le régime de l’intérieur. Le jour de l’attentat de 1997, le général commandant la région était justement en congé. Il avait ordonné qu’aucune balle ne soit placée dans les armes des militaires et des gendarmes qui gardaient le site. Ils n’ont donc pu intervenir rapidement. Les jeunes « de 18 à 23 ans » selon Dji, ont été abattus – et non pris – « pour ne pas qu’ils parlent ». Le Président Moubarak est venu lui-même – sans chauffeur – interroger les témoins, se méfiant de la Sécurité Militaire. L’armée a été épurée dans les mois qui ont suivis et le général, opportunément absent, n’a jamais été revu. Il doit pourrir dans quelque geôle ou quelques pieds sous terre. Pour Dji « c’est probablement le dernier attentat en Égypte ». La stratégie islamiste n’a pas payé, l’armée surveille désormais l’armée et la réédition d’une telle infiltration paraît désormais impossible… Sauf pour Israël : un attentat en 2004 a visé clairement des juifs.

felouquier musulman

Un long bateau s’est amarré derrière nous sur la rive, dans la nuit. C’est le bateau de croisière luxueusement aménagé El Karim de 19 mètres de long et 7 m 50 de large pour six passagers et huit hommes d’équipage. Il est loué aux happy few des croisières à la carte, entre Louxor et Assouan. Le bateau est un sandal, un bateau traditionnel du Nil à deux mâts aménagé en une cabine principale de 25 m² avec deux banquettes, plus une cabine de 20 m² pour deux personnes avec salle d’eau et douche. Le capitaine en est aujourd’hui ce garçon que Dji a connu enfant et dont il s’est occupé parce que sa mère avait divorcé. Le jeune homme le révère comme un père, cela se voit lorsqu’il le rencontre, il le salue avec respect. Ce qui frappe sont ces yeux, ils sont grands et clairs, ce qui donne à son visage un charme certain. D’ailleurs, il plaît aux femmes et se complaît avec elles.

desert bord du nil

Une heure de plus dans les felouques – tirées au moteur – et nous voici prêts pour le désert. Au long des rives brumeuses, nous rencontrons de temps à autre une barge qui se charge de pierres de construction, chargées à dos d’hommes comme depuis des millénaires. Nous débarquons. La traversée d’une route qui longe le Nil à cet endroit, sur la rive ouest, une petite grimpée sur une éminence, et voici un beau panorama sur le Nil et sur les felouques qui quittent la rive, traînées par le bateau à moteur – le temps d’une photo expressive tandis que les autres s’éloignent vers les confins. Seul Adj, qui prend au sérieux sa fonction de chien de garde, attend que j’aie terminé, réservé et restant à une dizaine de mètres sans m’adresser un seul mot. Il apprend pourtant l’anglais à l’école et aurait pu se mettre au français avec Dji depuis le temps qu’il le connaît. Mais, là encore, nonchalance mâle, fierté mal placée ou manque d’idée arabe, il laisse s’écouler le temps sans rien entreprendre.

bord du désert egyptien

Nous cheminons sur le sable ocre et fin, entre des rochers effilés de grès et d’amas basaltiques. Migrations métalliques dues aux écarts de température ? La surface des pierres est patinée. Sur le sol, d’étrangement belles découpes se dressent comme autant de rasoirs. L’écorce du grès est coupante comme une lame, délitée par le vent et par l’abrasion des grains de sable. Elle est parfois devenue une dentelle de pierre. Par terre, nous trouvons des tessons de poteries d’un peu toutes les époques, selon la grosseur des éléments vus en coupe, notamment le dégraissant. Il fait chaud. De cette chaleur de désert due en grande partie à la réverbération du sol. Nous marchons un moment dans ce paysage minéral qui épure la pensée et simplifie les idées.

village egypte

Et nous revenons vers le Nil par un wadi. En cet endroit du wadi Koubbaniya, ont été découverts des grains d’orge cultivé, des mortiers et des meules, associés à un site Paléolithique daté d’environ 18 000 ans, montrant l’ancienneté d’occupation des bords du Nil. Aux approches du village de Koubbaniya, du nom des coupoles élevées sur les maisons, sur la pente qui descend vers le fleuve, affleurent des fragments de momies humaines desséchées. Il y a des morceaux de troncs enduits de toile, des fémurs blanchis. Ces ossements auraient 6000 ans. On enterrait les morts directement dans le sable quand on n’était pas riche. L’important n’était pas la cérémonie, mais la croyance en la résurrection. Durant des siècles après la disparition de la civilisation des pyramides, les momies ont été utilisées comme médecine. On les prenait en poudre contre les douleurs gastriques, on l’appliquait en poudre contre les blessures. François 1er lui-même ne se déplaçait jamais sans son morceau de « mummie » – ancien français qui a donné le mot anglais actuel.

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