Le fanfaron de Dino Risi

A Rome, en ce Ferragosto catholique du 15 août, le quartier récent de Balduina est vide. Bruno Cortona (Vittorio Gassman), la quarantaine beau gosse à l’agressive mâchoire carnassière, erre à la recherche de cigarettes et d’un téléphone. Il est en retard et fait rugir le moteur V6 de sa Lancia Aurélia B24 spider Pininfarina de 1955. Il avise à sa fenêtre Roberto Mariani (Jean-Louis Trintignant), un étudiant en droit timide et réservé qui révise tout seul en ce jour pourtant férié où le soleil incite au farniente et à la plage. Sa jolie voisine d’en face, Valeria, est d’ailleurs partie ; il n’a jamais osé l’aborder et s’est trouvé ridicule lorsqu’elle l’a vu dans la rue des putes où il passait par hasard…

Cortona demande à Mariani s’il a un téléphone et s’il peut appeler un numéro ; trop gentil, ce dernier le fait monter. Le numéro ne répond pas car Cortona n’est pas attendu, il ne respecte jamais ni plan, ni horaire. Pour s’occuper – se venger, se refaire une image à ses yeux – Bruno va inviter Roberto à venir avec lui. Il joue au grand frère pour le faire sortir de sa coquille, le dessaler, le secouer. La vie est là et demande à être croquée – foin des bouquins et du droit, il suffit de prendre. De renoncement en renoncement de la part de Roberto, Bruno l’emporte dans sa course prédatrice : pour rouler en bagnole, des cigarettes, un déjeuner, des filles – tout ce qui contente un homme, un vrai. Faire la vie, quoi.

Cortona impose ses goûts, son rythme ; s’il demande son avis, c’est pour mieux affirmer le sien – et c’est lui qui tient le volant. Seule la force peut l’empêcher, telle son ex-femme qui le jette à bas du lit lorsqu’il veut revenir, ou ce camion en face, sur la route, trop gros pour qu’on puisse lui en imposer. Pour le reste, il suffit d’oser. Avec le bagout, la puissance virile affichée, la bagnole rugissante. Les femmes succombent, les chauffeurs aussi, sauf cette dernière voiture avec qui Cortona fait la course pour voir qui a la plus grosse, un défi imbécile très adolescent et suicidaire à la Easy Rider.

Ce road movie avant l’heure emprunte la via Aurelia qui sort de Rome vers la côte. Elle est le chemin vers les loisirs et vers la modernité. C’est toute la société italienne du temps qui est représentée, depuis le centre-ville des quartiers bourgeois aux quartiers populaires, des derniers villages agricoles du Latium jusqu’aux plages de la côte. Les deux compères vont les parcourir à toute vitesse, dépasser les autres, s’en moquer. Comme cette Noire américaine que Bruno renvoie en lui souhaitant : « Bonsoir Blanche-Neige, et bonjour aux sept nains! ». Ou ce vieux paysan qui rapporte un panier rempli d’œufs et fait du stop que Bruno feint de prendre, puis accélère, ne consentant à le faire monter que lorsque Roberto moralement s’insurge. Ou ces bouseux qui dansent le twist, cette nouvelle mode venue des US, qui les fait se déhancher de façon ridicule avec leurs robes antiques et leurs gros sabots. Macho, raciste, sans-gêne, Bruno est une force qui va.

Roberto est emporté dans son tourbillon, ébloui par son aisance malgré ses fêlures intimes : il n’a jamais pu se fixer, trafique ce qui se présente, s’est séparé de sa femme et n’a pas vu grandi sa fille, reste seul après des coups d’un soir. Roberto vient au contraire d’une famille stable, confite dans la bourgeoisie provinciale traditionnelle, avec ses valeurs de travail et de morale. Bruno fait craquer ses gaines en lui dessillant les yeux sur les travers de son milieu. Ainsi lorsqu’ils vont visiter la famille de Roberto, Bruno remarque aussitôt que le serviteur est pédé et que le fils de l’oncle est celui du régisseur. La tante, qui plaisait tant à Roberto enfant, en est dévalorisée. C’est cela l’humanité, rien de parfait ; Bruno a la lucidité populaire de le voir alors que Roberto vit dans l’illusion bourgeoise.

Le choc des deux personnalités, opposées comme le jour et la nuit, rend compte de l’Italie en plein essor consommateur du début des années 60. Le vulgaire va l’emporter sur le besogneux, l’absence de scrupules sur l’honnêteté foncière. Deux Italie se rencontrent et l’une va disparaître dans la vitesse moderne, poussant la société vers un type de politicien à la Berlusconi, hâbleur et affairiste, amateur de très jeunes filles, amoral et égoïste. Le genre qui rabaisse tout à son niveau et méprise ce qu’il ne comprend pas. Avant la réaction Merloni, due aux très petit-bourgeois déclassés qui se sentent largués par le grand vent mondial.

Le spectateur est vite partagé entre les deux hommes, le fanfaron et le conformiste. Bruno en fait trop, le corps toujours en mouvement, à la cuisine du restaurant, à la danse ou faisant le poirier sur la plage, en ski nautique, au ping-pong ; il agace, mais séduit par son côté vital et dévorant, avide de vivre, ce qui fait dire à sa fille de 15 ans (Catherine Spaak) : « reste comme tu es, papa, ne change pas ». Roberto est enfant sage mais n’en fait pas assez, laborieux obstiné mais étroit, n’osant pas oser, resté sur le chemin de la vie comme ce jeune adolescent qui regarde danser les filles sur la plage sans participer. Une scène sur la fin est éclairante à cet égard : Roberto tente de téléphoner à Valeria, à la pension où elle passe ses vacances, mais (pas plus que pour Bruno) le numéro ne répond pas ; un jeune garçon en slip est là, mélancolique, qui regarde ses copines se trémousser dans un twist endiablé tandis qu’il reste à l’écart, exclu. Au fond, Roberto est comme lui : pas fini. Bruno, à l’inverse, représente le dépassement : le titre du film en italien.

Avant sa fin, Roberto avouera à Bruno qu’il vient de vivre avec lui « les deux plus beaux jours de sa vie ».

DVD Le fanfaron (Il sorpasso), Dino Risi, 1962, avec Vittorio Gassman, Jean-Louis Trintignant, Catherine Spaak, Claudio Gora, Luciana Angiolillo, LCJ Éditions & Productions, 1h38, €9,90 blu-Ray €13,99 collector avec livret €24,90

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