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Henri Troyat, Le pain de l’étranger

Le titre est tiré d’un vers de Dante dans La divine comédie. Amer serait le pain de l’étranger, en regard du sien qu’on ne sait pas pétrir. A vous décourager d’aider les gens…

Car Pierre, dentiste à Paris mais habitant une demeure à Milly-la-Forêt, s’efforce d’aider son jardinier Miguel, après la mort de sa femme, avec ses deux enfants de 12 et 10 ans. Lui-même a perdu la sienne, Suzanne, d’un cancer, et ne s’en est pas vraiment remis. Ils n’ont pas eu d’enfants et la marmaille n’intéresse pas le médecin. Mais Suzanne les aimait, ces gosses de jardinier qui vivaient sur la propriété dans la maison du garde. Leur mère, Maria, faisait la cuisine et le ménage, et Miguel, leur père, faisait le jardin et entretenait les bâtiments.

Alors, lorsque Miguel perd sa femme à son tour, d’un brutal accident de la circulation, Pierre se sent solidaire. Le père de famille va enterrer Maria au Portugal et revient pour solder son préavis. Il veut s’installer là-bas – ou du moins il le dit. Mais il ne peut se résoudre à quitter la propriété, depuis des années qu’il est là. C’est devenu chez lui et, lorsque Pierre dérangé dans ses habitudes et réticent à engager un autre couple, propose à Miguel de rester sur les conseils d’une voisine, il y consent avec soulagement.

Mais Pierre est bien seul et, s’il baise de temps à autre la belle Nicole, blonde épanouie et sans vergogne, il est pris à 53 ans d’un retour d’amour paternel. Contrairement aux idées reçues, les femmes ne sont pas seules à désirer des enfants, les hommes aussi. Les liens ne sont pas les mêmes, mais aussi forts. Les sciences neuronales nous apprennent en effet que l’expérience répétée de nourrir, consoler, surveiller, anticiper, protéger, ajuste progressivement les circuits neuronaux de l’adulte selon ces responsabilités assumées. La charge mentale d’anticiper les besoins, de gérer les contraintes quotidiennes, de rester constamment attentif, remodèle l’attention et les priorités. C’est le cas de Pierre, qui fait chaque jour 60 km aller et autant au retour entre son cabinet et sa demeure, rouvre la piscine pour les gamins plus que pour lui, qui se remet au train électrique, qui se préoccupe des difficultés de lecture du plus jeune, Frédéric, tout en félicitant l’aînée, Amalia, de ses bonnes notes. Il est pris par le charme de la vitalité juvénile, ce qui le revigore ; il en besogne Nicole plus encore, tout en n’éprouvant pour elle aucun amour. Les enfants rendent plus soucieux de la vie.

Ce qui a commencé par une entraide envers une famille d’employés fidèles, devient une intrusion progressive dans le rôle familial. Miguel, bas de plafond et mal à l’aise avec les mots, consent à reculons à ce que ses enfants soient accaparés par le maître, jouant et nageant avec lui, allant faire des achats à Paris avec lui, allant à la foire avec lui, couchant dans les chambres d’amis de la demeure et non plus dans le pavillon paternel. Pierre va jusqu’à faire inscrire Amalia dans une pension réputée, où elle pourra révéler ses talents et de faire des relations. Il invite des enfants de leur âge à venir jouer à la propriété et déjeune à la même table, fils d’employé et maître mêlés.

Cette transgression de classe, au début des années 1980 en France, était encore un scandale. Miguel y voit une humiliation. Il n’est pas assez bien pour sa progéniture et se sent évacué de leur vie. Il se saoule, il tente d’interdire, mais ne sait pas poser les limites, faute de vocabulaire et d’idée. Lorsque Pierre, croyant bien faire, décide d’une adoption simple des deux enfants pour leur léguer ses biens à son décès, c’est le drame. Miguel est évincé dans son rôle de père protecteur, de mâle pourvoyeur de biens. On ne lui demande pas son avis et sa rébellion sera terrible. Bien loin de ce que Pierre pouvait anticiper. Comme quoi l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Un roman populaire sur un instinct paternel peu souvent traité encore, à l’époque Mitterrand. Dommage qu’il soit trop rapide dans l’analyse et le caractère des personnages, donc superficiel. C’est le travers de Troyat d’écrire facilement ; il ne creuse pas assez ses sujets. Mais le lecteur sera touché de cette attention aux enfants portugais d’un bourgeois parisien que rien ne prédisposait à la générosité.

Henri Troyat, Le pain de l’étranger, 1982, Flammarion 2014, 176 pages, occasion €16,00

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Nicolas Beuglet, Le cri

Une inspectrice norvégienne à moitié folle est foutue dehors par son mec en pleine nuit, lorsqu’elle prend un appel du central de police. On saura pourquoi elle sort tout juste des mains manipulatrices des psys. Un patient de l’hôpital psychiatrique de Gaustad, à quelques kilomètres d’Oslo, s’est suicidé tout seul « en s’étranglant à la main », dit le jeune gardien qui a appelé la police puisque les infirmiers ne répondaient pas. Une situation improbable, vite dissipée : on cherche à cacher quelque chose.

L’inspectrice fait son boulot, recoupe les faits, confronte les gardiens séparément, interroge le directeur. Le légiste dit que le patient est littéralement « mort de peur » pas d’étouffement. De plus, son urine présente sur son pantalon mais pas sous lui montre clairement qu’il a été déplacé. Les infirmiers finissent par avouer qu’il a été mystérieusement traité.

C’est le début d’une intrigue romanesque et en même temps glaçante, puisque le directeur incendie carrément l’hôpital. Qu’a-t-il donc de si important à cacher ? Pourquoi les gens interrogés ont-ils peur de parler à cause de leur famille ?

L’intrigue part de faits réels, les expériences de la CIA dans les années de guerre froide. L’auteur s’est longuement documenté, depuis que les archives américaines sont ouvertes. Mais il pousse sa théorie, qui va très loin : pas moins que le sort de l’âme humaine. Pourquoi d’ailleurs seulement « humaine » ? Selon son idée farfelue, que je vous laisse découvrir, pourquoi l’âme de TOUS les êtres vivants ne seraient-elles pas traitées pareil par la physique ? L’auteur garderait-il un reste de superstition chrétienne sur « Dieu » et le Livre ?

Malgré cet invraisemblable, auquel les gens intelligents ne peuvent adhérer (désolé de casser la belle image d’un ex de M6 né en 1974 qui sait faire sa pub dans les médias), le livre est haletant. Le personnage de l’inspectrice Sarah est particulièrement réussi, froide, professionnelle, efficace. Un parfait contraste avec le personnage de Christopher, un ex-reporter de guerre qui n’a pas dû en voir de vraiment dures. Lui se montre trop faiblard en situation, à croire qu’il en raconte plus qu’il n’en a fait. De plus ce genre de prénom américain est particulièrement incongru lorsque l’on apprend que son père est aussi catho tradi.

S’ajoute à l’action un bel exemple d’amour paternel pour un petit garçon de 8 ans, Simon, qui n’est pas son fils mais seulement son neveu. Certes, issu d’un frère adoré, mais sans lien particulier avec le garçon avant d’être forcé de s’en occuper lorsque son frère Adam a eu un « accident de voiture » (sur une route droite). La romance entre Christopher et Sarah, le reporter et l’inspectrice, fait un peu cliché mais correspond à l’époque de bisounours des lectrices. Tout doit se terminer par une bonne séance de sexe partagé, en rêvant bien-sûr du Grand Amour.

En bref, un bon thriller dont les chapitres courts se succèdent et prennent aux tripes. Mais pas un grand roman à la Simenon pour la psychologie, ni à la Ludlum pour l’intrigue – plutôt un roman qui plaît : 540 000 exemplaires pour ses deux premiers romans, dont Le Cri est le premier.

  • Prix Polar des Petits Mots des Libraires
  • Prix du Roman Populaire
  • Prix des Nouvelles Voix du polar
  • Prix Polar en Nivernais

Nicolas Beuglet, Le cri, 2016, Pocket thriller 2024, 558 pages, €9,60, e-book Kindle €8,49

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André et David Grandis, Les bergers d’Arcadie

« Au nom du père, du fils et du petit-fils » est la première phrase de cette autobiographie à deux, ou plutôt celle des Mémoires du père mises en forme et complétées par le fils après sa mort. Ce qu’il veut ? Perpétuer le souvenir de ce journaliste de radio et de télévision des années 1970 à 2002 au fond peu connu, même s’il a été rédac’chef à France 3 et a commenté le Festival de Cannes. Il n’a même pas « sa page Wikipédia ».

Ce livre est cependant plus que le récit d’une vie professionnelle, des rencontres avec Elvire Popesco, Darius Milhaud, Fernandel, Lionel Jospin, Tom Novembre, Henri Dutilleux et les autres. Il est le récit d’un amour exclusif, inconditionnel et fusionnel avec le fils, le dernier-né d’une fratrie après deux sœurs aînées vite parties de la maison. André Grandis a souffert de la froideur de son propre père, médecin accaparé par ses patients et peu enclin aux câlins des enfants. Il a voulu faire l’inverse avec les siens, surtout après le départ de sa femme et sa demande de divorce, lorsqu’il s’est retrouvé seul avec David, le petit dernier, 6 ans.

Il a toujours craint la solitude et s’est occupé du gamin comme de la prunelle de ses yeux. « Son autorité était empreinte d’amour et de tendresse : comment pouvais je supporter de décevoir un homme pareil ? »187. Il n’a jamais été autoritaire, punisseur, violent. Tout au contraire, il a enveloppé le petit garçon de sollicitude et d’amour, pour compenser l’éloignement de sa mère, qu’il ne voyait qu’aux vacances puisqu’elle avait décidé de suivre son nouveau compagnon en Guadeloupe.

Ce sont dès lors des souvenirs en commun qui resurgissent en ces pages. « Des flambées de châtaignes dans la cheminée à Limoges par des après-midi pluvieux, puis des promenades à vélo dans les bois, notre arrêt coutumier pour terroriser les fourmis au bord du chemin. Oscar Peterson le matin sur le trajet brumeux qui me menait à l’école Maruéjols et ses collines parfumées de lavande et de thym, les petites cabanes que tu construisais pour mes soldat,s les promenades dans les Cévennes et en Camargue chez les brocanteurs. Les ferias et autres fêtes locales dans les petits villages qui entouraient Maruéjols et les concerts de jazz à Nîmes. Les journées à la bambouseraie d’Anduze et les week-ends à Salazac et chez Ida. Les parties de pétanque le soir où l’on s’aspergeait d’insecticide pour échapper aux moustiques voraces. Nice, les promenades aux îles de Lérins, au cap d’Antibes, au cap Ferrat, dans le Mercantour ? Toutes ces randonnées et ces après-midis ou je jouais pendant que tu lisais tranquillement ton journal ou que tu regardais les merveilleux paysages. Et nos voyages en Écosse, en Autriche, au Vietnam, en Thaïlande, aux États-Unis, nos vacances à Limone et mes premières descentes de ski. Et nos milliards de conversations sur tout, toutes les passions que j’ai pu partager avec toi toujours à l’écoute. Ta tendresse lorsque j’ai connu mon premier chagrin d’amour, mes doutes quant à ma carrière de direction d’orchestre, ma déception militaire, ma séparation avec Claudia lorsqu’elle a dû repartir aux États-Unis pour ses études, et surtout, avant tout, le départ de maman » 274. Tout est résumé par le fils adulte de cette vie à deux, dans l’amour réciproque et la protection du père.

André Grandis a souffert du départ de David, une fois adulte, aux États-Unis où il pouvait trouver plus d’orchestres à diriger que dans la minuscule France ; mais c’est le destin des enfants de quitter le nid. Il a adoré rencontrer son petit-fils Paul, franco-américain, qui lui rappelait son propre fils. Mais il n’a pas eu le temps de le voir grandir, atteint d’une maladie à la fois Alzheimer et Parkinson nommée « à corps de Lewy », qui abouti à son décès en 2021 à 82 ans, non sans qu’une aide-soignante non vaccinée (selon la bêtise ambiante de l’époque) ne l’ait contaminé en plus du Covid.

Père aimant, fils reconnaissant, petit-fils qui va bénéficier de cette expérience humaine unique dont on parle trop peu, l’époque étant accaparée par « les femmes », le féminisme, la féminité, jusqu’à saturation. Oui, les pères existent et sont importants pour tous les enfants ! Il n’y a pas que les mères, surtout lorsqu’elles veulent « vivre leur vie » sans s’encombrer de charges. « Je ne crois pas te l’avoir dit (écrit le fils), mais lorsque j’étais petit, je faisais parfois des cauchemars à t’imaginer mort et je me réveillais à chaque fois en pleurs et en proie à une crise d’angoisse terrible, incapable d’imaginer le monde sans toi, inconsolable » 273.

David adulte songe à la reproduction d’une peinture de Poussin, dans le salon d’André où il a passé toute son enfance : les Bergers d’Arcadie. « Elle m’a toujours fasciné par le mystère qui s’en dégage. Ces trois bergers, encore une trinité d’hommes, et cette muse qui contemple un tombeau dont l’inscription est partiellement cachée. Étant né au fond de la campagne française, le pastoralisme me touche intimement. Cette Arcadie se confond avec les paysages de mon enfance et ma spiritualité nostalgique. (…) Je me plais à voir en ces trois bergers un grand-père, un père, et un fils » p.296.

Un bel hommage à l’amour paternel et filial, à la transmission des valeurs, à la célébration de la vie dans toute sa complexité. Non, les mémoires ne servent pas seulement à «commémorer » ; elles servent aussi à instiller par l’exemple le meilleur de la génération précédente à la génération suivante.

André et David Grandis, Les bergers d’Arcadie, 2024, éditions Les routes de la soie, 407 pages, €27,00 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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