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La Chute de la Maison Usher de Roger Corman

Nous sommes en 1839, Edgar Allan Poe publie sa nouvelle, d’où est tirée le film. C’est dire l’état de l’Union, un pays encore sauvage, peu industrialisé, soumis à la bigoterie superstitieuse des Pères pèlerins du Mayflower en 1620 : les Puritains. Dix ans plus tard, avec mille autres pèlerins, l’avocat John Winthrop fonde la ville de Boston, lieu du drame Usher. La « croyance » en la « malédiction » familiale agit comme un « péché originel » (tous termes bibliques), suscitant l’hypocondrie, la dépression, la mort lente. L’histoire remue les sentiments de peur, de culpabilité, de prédestination.

Si l’histoire a été inspirée d’un fait divers à la maison Usher de Boston, détruite en 1830, où l’on a trouvé les corps d’un marin et d’une jeune femme emmurés dans le cellier par le mari, l’écrivain Poe en 1839 comme le réalisateur Corman en 1959 – 120 ans plus tard – la rendent universelle. C’est une vision du roman gothique déjà post-romantique et presque psychanalytique de l’esprit humain. S’y confrontent le rationnel et l’irrationnel, l’exploration des peurs ancestrales et la critique sociale, le sentimental et le macabre, le naturel et le surnaturel. On se moque des Lumières, on a peur de l’inconnu, de l’étranger… comme Trump, ce remugle qui sourd des profondeurs yankees.

Roderick (Vincent Price) et Madeline Usher (Myrna Fahey, 26 ans au tournage) sont jumeaux. Philip Winthrop (Mark Damon, 26 ans lui aussi), qui a vu Madeline à Boston pleine de vie et de joie, s’est fiancé avec elle. Mais, dans la maison de famille où des générations d’Usher se sont succédées, toutes criminelles, déviantes et maléfiques, Roderick le sensible, peintre halluciné, « croit » que sa sœur et lui sont atteints d’une tare congénitale, voire deviennent lentement abhumains. D’où sa misanthropie, sa dépression, son hypersensibilité des sens, son hypocondrie qui voit la maladie le ronger, sans savoir laquelle. Tout le contraire de ce que les Puritains fondateurs de Boston prônaient, une alliance communautaire et avec Dieu. Notez que Philip porte le même nom que l’avocat fondateur de Boston, convaincu que la vie en communauté était la seule façon d’être humain. En s’isolant, Roderick et sa sœur se mettent à l’écart de leurs frères et sœurs chrétiens et de Dieu ; ils sont condamnés au Mal et à la stérilité. Par mimétisme de jumeau (sans grimper aux rideaux de l’inceste, comme certains en ont émis l’hypothèse), Madeline réagit comme Roderick : elle se ronge, dépérit ; son frère-pareil déteint sur elle. Est-ce la maison qui reflète l’âme de Roderick ou l’âme de Roderick qui laisse la maison se ruiner ? Éternelle question du « to be, or not to be » du prince Hamlet dans Shakespeare, dilemme de choisir la douleur de vivre ou de mourir.

Philip, robuste jeune homme sain de corps et d’esprit, arrive à cheval visiter les Usher. Tout le paysage alentour se meurt, la terre stérile, les arbres secs, le lac sombre, la brume épaisse qui monte des eaux, la maison qui se délabre. Et Roderick qui refuse toute visite, avant de céder, contraint et forcé par Philip. Et Madeline, anémique, asthénique, qui ne revit qu’en songeant à l’amour (plus qu’au désir). Philip, qui est la vie, la vitalité, l’élan, va dès lors combattre Roderick, qui est la mort, l’abandon, l’entropie. Qui de Dieu ou du Diable va gagner ? Même la maison semble en vouloir au fiancé, cherchant à le tuer par la chute d’un lustre sur sa tête, l’écroulement d’une balustrade sous sa main, une bûche qui jaillit de la cheminée pour le brûler. Mais Philip est déterminé à enlever Madeline dès le lendemain pour l’arracher à cet univers putride.

C’est compter sans son jumeau, Roderick, qui la fait entrer en catalepsie en lui contant ses inepties. Philip la croit morte et, de fait, elle est mise en cercueil, puis en entreposée dans la cave, où sont tous les Usher depuis trois générations. Sauf qu’elle a été enterrée vivante et gratte le cercueil de ses ongles jusqu’au sang. Son fiancé, qui ne veut pas croire à sa mort, finit par se douter que Roderick ment sur l’état de sa sœur, pour conforter la prédestination génétique et morale qu’il croit irrémédiable. Le domestique Bristol (Harry Ellerbe), au service de la famille depuis soixante ans (ayant commencé à l’âge de 10 ans) l’avoue à demi-mot. Aussitôt Philip, qui s’apprêtait à partir, délaisse veste et manteau pour se ruer en chemise dans le caveau sous la maison, où il découvre, dans une pièce masquée, un cercueil ouvert contenant des traces de sang. Madeline a réussi à se dégager des chaînes mises par son frère et à s’enfuir comme une morte-vivante.

Mais elle est devenue folle – on le serait à moins. Subjuguée par son jumeau, isolée de son fiancé qui aurait pu la faire émerger des brumes de l’irrationnel, elle a perdu toute raison. Les yeux fixes, agrandis par l’horreur, elle remonte dans le salon par un passage secret et se rue sur son frère pour l’entraîner dans la mort qu’il a voulu lui donner. Ses forces décuplées par la levée de tous les tabous raisonnables, elle l’étrangle tandis que la maison s’écroule, la fissure qui menaçait depuis longtemps le mur porteur s’étant agrandie. Le sol, trop près du lac, est instable, comme si l’eau noire voulait engloutir la demeure et les humains qui avaient osé le défier. La géologie du Massachussetts est volcanique, parsemée de marécages paléozoïques de charbon et de lacs glaciaires. Les murs en bois de la maison Usher s’enflamment, de par les feux des cheminées et la volonté du Diable, et seul Philip réussit à en réchapper, en chemise blanche comme un ange de Dieu ou un pur, lui qui était venu combattre le mal et apporter ici la vie.

Un film robuste, servi par des acteurs puissants et un décor gothique. Une méditation sur la superstition américaine, le laisser-aller asthénique et la mort – ou le choix de vivre.

DVD La Chute de la Maison Usher (The Fall of the House of Usher), Roger Corman, 1960, avec Eleanor LeFaber, Harry Ellerbe, Mark Damon, Myrna Fahey, Vincent Price, Sidonis Calysta 2024, 1h19, €9,58

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Mary Higgins Clark, La maison du clair de lune

Vous devenez le clair de lune, dit le titre américain. Il se réfère aux vieux et vieilles de la maison de retraite de luxe Latham Manor de Rhodes-Island, asile pour richissimes en fin de vie. Il faut dire que « l’achat » d’un appartement est à fond perdu, à vie certes, mais la vie passé 80 ans n’est guère longue, surtout si la rentabilité l’exige : 200 000 $ le studio quand même, le double pour une suite où vous pouvez apporter vos meubles – plus 200 à 400 $ par mois de loyers ! Avec vingt-cinq ans de plus depuis la publication du roman, les prix sont à ajuster à la hausse… Nous sommes loin de nos Ehpad, certes moins aimables mais nettement plus abordables !

La jeune Maggie, orpheline de mère très tôt, s’était trouvé une mère de substitution avec le remariage de son père avec Nuala, au prénom irlandais. Las ! le bonhomme est infernal et le divorce prononcé cinq ans plus tard. Exit Nuala que Maggie aimait bien, et tout de suite la pension jusqu’à sa majorité. Pas vraiment aimée la Maggie… Elle est devenue photographe de mode connue et appréciée. Il se trouve qu’une connaissance riche de son âge, Liam, la convie à l’accompagner en plastron à un cocktail mondain de New York. Il retrouve là sa famille, notamment son cousin Earl, héritier de l’entreprise de pompes funèbres de ses père et grand-père, et qui l’a vendue pour faire de l’enseignement en anthropologie et organiser un musée sur la mort. Cercueil, corbillard, cimetière, Earl est passionné par les rites funéraires et un brin inquiétant.

Mais c’est à ce cocktail que Maggie retrouve par hasard Nuala, mariée à l’oncle des cousins, Tom, qui vient de mourir. Elle habite une vieille villa fin de siècle XIX à Newport, station balnéaire chic de la côte est. Une villa qu’elle songe à vendre car trop grande pour elle seule et nécessitant pas mal de travaux. Elle voudrait se ranger dans la maison de retraite dorée où une place lui est d’ores et déjà réservée car une résidente vient de mourir. L’ex belle-mère et la jeune Maggie sont heureuses de se retrouver et la vieille dame invite sa pupille à venir passer une semaine à Newport.

C’est là que Maggie se rend compte que la mort frappe souvent dans la ville. Certes, la moyenne d’âge est élevée mais la maison de retraite connait des taux de décès indécents. Tous de causes naturelles, mais le médecin de l’établissement est âgé et cacochyme et le directeur renvoyé d’un précédent poste ; une nouvelle légiste ne va-t-elle pas se trouver intriguée comme Maggie de tous ces morts dont elle lit les nécrologies dans les chroniques locales ? D’autant que Nuala est assassinée juste avant que Maggie n’arrive ; elle avait changé in extremis son testament, la rendant légataire universelle, et bien sûr renoncé à vendre la villa et à se loger à la maison de retraite. Y aurait-il un rapport ?

C’est en déambulant dans le cimetière avec une amie de sa belle-mère qui distribue des fleurs sur les tombes de ses copines de retraite toutes décédées, que Maggie aperçoit des cloches reliées à un tube sortant de terre. Earl l’anthropologue mortuaire a fait une conférence à ce sujet auprès des vieilles de la maison, au point que l’une d’elle s’est trouvée mal. Les riches victoriens, craignant d’être enterrés vivants, exigeaient qu’on leur attache au doigt un cordon relié à une cloche sortant du sol par un tube depuis le cercueil, afin qu’ils puissent appeler à l’aide s’ils se réveillaient… Un gardien était payé durant une semaine entière pour veiller dans le cimetière à écouter si une cloche sonnait et déterrer daredare le paniqué enfermé six pieds sous terre.

Dès le premier chapitre, Mary Higgings Clark nous plonge dans le bain de l’horreur avec Maggie vivante dans un tel cercueil. Pourquoi est-elle arrivée là ? Qu’a-t-elle découvert qui lui vaut ce traitement ? Qui l’a ainsi emprisonnée ? Au nom de quel intérêt ?

Vous saurez tout en temps voulu, souvent égaré sur de fausses pistes car tout le monde qui gravite autour de Maggie et de feue Nuala peut éventuellement avoir un mobile. Maggie fera la connaissance plus intime de Neil, un fils à papa de parents aimants qui a repris la profession de son père dans le conseil financier. Liam, qui s’intéresse à elle sans vraiment lui prouver, est plutôt dans « les affaires », pour la plupart immobilières. Les années 1990 étaient propices à la bourse et à l’immobilier et l’investissement dans les résidences retraite était en plein essor. Avec la tentation de frauder pour s’enrichir plus vite, comme les grands-pères début de siècle avaient fait leur fortune.

Un très bon cru Clark, bien découpé, aux personnages munis d’une véritable personnalité sans caricature.

Mary Higgins Clark, La maison du clair de lune (Moonlight Becomes You), 1996, Livre de poche 1998, 381 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

DVD Mary Higgins Clark : La Maison au clair de lune / Dors ma jolie / Ce que vivent les roses – Coffret 3 DVD, Warner Vision France, €10,76

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