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Guy-Roger Duvert, Outsphere

Créer un Nouveau monde sur une exoplanète est probablement le sort de nos descendants. L’auteur, français qui vit à Los Angeles depuis le début de la décennie 2010, a fait travailler son imagination pour créer un univers futuriste où l’action des explorateurs semble conditionnée par leur génétique. Le début d’une riche saga de la conquête d’une planète.

La Terre est mourante depuis des décennies et les sociétés se divisent entre scientifiques et barbares. La part raisonnable construit un vaisseau, l’Arche, qui les conduira en état de cryogénisation sur 80 ans, vers Éden, une exoplanète située très loin, mais que la technologie, qui a progressé depuis aujourd’hui, permet de rallier. Éden est une planète très terrienne, couverte de végétaux et avec un air respirable. Elle abrite des animaux et des êtres humanoïdes, qui semblent vivre à moitié nus dans des villages sauvages.

La première chose à faire est de garder 20 % des humains en cryogénie, au cas où il faudrait fuir la planète en catastrophe pour aller coloniser ailleurs. La seconde chose est de diviser les réveillés entre ceux qui vont rester sur le vaisseau, et ceux qui vont construire au sol l’Arche, à l’aide de robots bâtisseurs, une sorte de bulle biologique et de forteresse en cas d’attaque. Ce qui est entrepris…

Jusqu’à ce qu’un second vaisseau arrive, qui n’était pas prévu. Utopia rassemble aussi des humains échappés de la Terre, mais avec vingt ans de décalage. Les progrès technologique se sont poursuivis, permettant de gagner Éden en 60 ans plutôt qu’en 80, ce qui explique la coïncidence. Mais les humains d’Utopia ont évolué. La mort de la Terre a forcé l’humanité scientifique à se modifier génétiquement, créant des clones formatés. Ils sont plus grands, plus fins, exercent mieux leur cerveau, développant notamment des pouvoirs de télépathie, de télékinésie, de synchronisation entre eux. Leur mission ? Protéger les Anciens, les humains originaux et leur patrimoine génétique, comme on préserve une plante rare.

Mais les relations entre ces deux groupes divergents génétiquement n’est pas politiquement facile. L’auteur note des comportements ouvertement racistes, des jalousies de chercheurs moins doués, des frictions dues aux mœurs décalées. Les Anciens savent dissimuler, pas les Clones ; les Anciens sont individualistes, les Clones collectivistes ; les Anciens ont chacun un nom et prénom comme individu inscrit dans une lignée, les Clones n’ont que des matricules aussi secs que M1500 ou S8588 – M pour militaire, S pour scientifique. La cohabitation commence douce, mais dégénère jusqu’à l’apartheid – et la guerre.

Car la planète est bien plus complexe que ce que les observations d’en haut ne le révèlent. A noter que c’est la même chose sur Terre, le technocrate de son bureau ne voit que des chiffres et des principes de rationalisation, alors « qu’en bas », on voit cela comme une ingérence autoritaire et politiquement inepte. Les sauvages des villages dispersés ne sont que l’apparence d’un peuple plus civilisé (et mieux armé) qui vit principalement sous la montagne, en villes troglodytes. Les paisibles herbivores des plaines masquent les redoutables prédateurs de forêts (le tigre à dents de sabre), du ciel (des ptérodactyles grands comme des drones Shahed iraniens) et des marais (une espèce de pieuvre géante).

Pire : des ruines antiques en forme de pyramides aztèques abritent une technologie avancée, probablement venue de l’espace, mais qui a disparu. Un reste d’humannoïde à tête écailleuse seprentiforme est découvert dans les restes d’un vaisseau. Les chercheurs se posent la question de savoir si leur disparition est due aux indigènes, ou à cause de l’air, des orages magnétiques d’une très grande violence, ou des spores sur la planète. D’ailleurs, les humains peuvent-ils respirer l’air sans casque ? Qu’arrive-t-il s’ils inhalent les spores d’un nuage ? Quelle est l’origine de ces combustions spontanées des corps qui se multiplient ?

L’Arche est composée d’humains de divers (anciens) pays et de diverses races (en oubliant peut-être les Amérindiens, travers très états-unien). Mais tous sont formatés USA, comme si ce pays avait gardé sa puissance économique, son avance technologique et sa mentalité pionnière comme autrefois (vu le contexte démographique des États-Unis, cela me semble peu probable d’ici un ou deux siècles).

Surtout, chacun est militarisé intérieurement, comme va la tendance depuis le 11-Septembre. Peut-être n’est-il pas un hasard si le colonel « exécutif » sur Éden soit nommé Bowman – qui est le nom de naissance de JD Vance, le vice du président Trump. Peut-être pas un hasard non plus que la société soit régie par le principe du catho libertarien Peter Thiel, parrain de la Tech mafia – et du jeune JD Vance – qui est que, pour éviter les jalousies, chacun a son propre domaine (« contentez-vous de faire votre job » p.61), l’ensemble étant organisé par le militaire. Les chercheuses Fulton et Kappa sont polarisées sur leurs recherches et n’en ont rien à faire du reste ; le colonel est polarisé sur la sécurité n’en a rien à faire des recherches – et ainsi de suite. Jusqu’à l’amiral (indien des Indes) Suleiman, qui coiffe la hiérarchie de commandement et entend seul décider de ce qui est bon pour tous. Un idéal de république technocratique à la JD Vance, avec ce travers bien américain de considérer bibliquement que « tout est écrit » en soi, tandis que le libre-arbitre n’est que la part mineure, politique, dont le succès ne consiste qu’à réaliser le Projet divin (l’auteur remercie en exergue ses parents pour leur matériel génétique).

Il faut probablement y voir la contamination idéologique d’ambiance d’un Européen jeté brutalement dans une Amérique qui doute de son identité et qui cherche auprès des bonnes vieilles recettes anti-Lumières la voie de la rédemption après le traumatisme des attentats du 11-Septembre 2001. L’auteur montre combien la tentative de Vincent (un Vince anti Bowman ?) de créer une communauté extérieure à l’Arche pour vivre dans la nature et s’intégrer, est un projet liberal (on dirait chez nous gauchiste écolo) qui échoue par naïveté – beaucoup plus de morts par contamination faute de vouloir décider au nom de Principes charitables, tandis que les Clones au nom de leur réalisme ont su préserver l’essentiel des leurs en éliminant immédiatement ceux contaminés.

Au total, un univers riche de fantaisie, plutôt bien écrit, où les principaux problèmes philosophiques de notre temps sont mis en scène : anarchie démocratique ou autorité souveraine, penser par soi-même ou suivre les autres, communauté ou société, moralisme ou pragmatisme. Avec ce travers cette fois sympathique de l’Amérique : faire, plutôt que de gloser. Une bonne lecture, divertissante, édifiante, actuelle.

Guy-Roger Duvert, Outsphere (tome 1), 2019, déposé à Library of Congress USA, édité en français, anglais, espagnol, autoédité via Amazon, 316 pages, €19,99 , e-book Kindle €4,99 ou gratuit abonnement

La saga comprend trois suites :

Outsphere 2- Le Réveil

Outsphere 3 – Religion

Outsphere 4 – Ordres et Chaos

Un tome 5 est prévu

La saga a déjà connu une première adaptation en jeu de société avec Fragments, édité par Grrre Games.

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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