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Philip Roth, Exit le fantôme

Philip Roth se raconte une fois de plus sous la forme de doubles. Il considère une existence comme un incessant changement de personnalité, une construction de soi avec essais et erreurs, en fonction du milieu. Il est en cela proche de l’existentialisme de Sartre. D’où sa mise en scène sous la forme de Zuckerman, personnage déjà apparu dans son œuvre ; sa confrontation avec Richard Kliman, jeune juif obstiné et batailleur qui est un peu lui quand il était jeune ; sa révérence envers George Plimpton, écrivain décédé il y a quarante ans qui fut son maître ; et sa fiction en tant que fantôme désirant qu’il aurait pu être avec Elle.

Nathan Zuckerman s’est exilé depuis onze ans dans un lieu sauvage, à 200 km de New York, et ne revient à la Ville que par obligation. Il a un cancer de la prostate, a été opéré, et doit rester un certain temps pour le suivi de l’opération. Comme il a des incontinences urinaires, il est mal en société, doit souvent aller se changer aux toilettes, et sent l’urine. Il ne peut plus nager dans les piscines car il laisse une traînée jaunâtre. Quant au sexe, c’est l’impuissance. Il n’a pourtant que 71 ans. L’auteur souligne, par ces détails peu ragoûtant, ce que fait la vieillesse aux héros du public, ici de la littérature.

Lorsqu’il réémerge à la civilisation, en 2004, tel Rip Van Winkle, le monde a changé. George Bush junior occupe la présidence, sur une possible fraude de comptage des voix en Floride. Il impose son style réactionnaire, bigot, illettré, tandis que le politiquement correct sévit de plus en plus, le féminisme imposant de boycotter Hemingway (trop macho) et Faulkner (trop conservateur) dans une rétrospective des grands écrivains américains. Les gens ne se parlent plus mais téléphonent ; ils ne se pénètrent pas de l’ambiance de la rue mais restent autistes, indifférents aux autres, collés à leur engin. La jeunesse bouillonnante et brutale du jeune juif Kliman vient bousculer la simple décence envers un écrivain mort. Car la biographie est une imposture.

Philip Roth est en prise lui-même avec ses biographes, en colère contre leurs jugements, leurs pseudo-analyses. Il considère qu’une biographie fige une existence au lieu de suivre ses méandres de construction humaine et son fil conducteur. Il constate que ce sont les petits détails croustillants qui importent au public – et au biographe – plus que le souffle littéraire. Ainsi Lonoff, grand écrivain disparu, est-il vu par le brutal Kliman comme auteur d’un inceste avec sa sœur aînée, commencé à 14 ans (tout comme Henri Roth). Il veut à tout prix que Zuckerman le parraine pour publier son œuvre, ce que le vieil admirateur de l’écrivain refuse. L’œuvre n’est jamais bien comprise, soit au premier degré, soit sur un détail, soit sur une intention. Angoisse de la renommée posthume. D’où la fuite dans les masques, les doubles, où les personnages sont tous un peu lui mais pas vraiment, le caricaturent tout en enveloppant un noyau de vrai, jouent sur les pulsions réalisées ou non dans la vie réelle. De quoi se dérober à jamais, car la manière du romancier est de toujours romancer.

Zuckerman fantasme en fabriquant une version théâtrale de lui même avec Jamie Logan, la femme de 30 ans d’un jeune couple avec qui il veut échanger durant un an sa résidence, dans Elle et Lui. Jamie est une voix, et la vieillesse est plus sensible aux voix qu’au reste, car le corps lâche. Lui-même, Zuckerman a 71 ans et fuit par tous les bouts. Par sa prostate, opérée qui l’oblige à porter des couches urinaires ; par son cerveau qui ne se souvient plus de tout, au point d’être obligé de tenir un cahier d’événements et de noter tout ce qu’il vient d’entendre ; par son impuissance, qui rend son désir libidinal vain. Sa mémoire a des blancs, il ne se souvient pas d’avoir donné le nom du mauvais restaurant à la vieille Amy Belette, opérée dun cancer au cerveau, d’avoir pris le papier sur lequel figure le numéro de téléphone, d’avoir accepté une invitation. Tout le bouscule, à commencer par l’énergie de la vie, qu’il perd. Et le cancer, cette maladie des conservateurs et additifs de la malbouffe américaine, de la pollution ambiante, qui rend les gens malades et cons.

Cette insertion du théâtre dans le roman est assez fastidieuse, avec une suite de répliques de liaison sans intérêt :« – non. – si. – non – vous l’avez pratiquement dit la dernière fois. – mais non… » p.1453. De quoi sauter des lignes entières. On a envie de dire à Philip sous les traits de Nathan : « sale ghost ». Pour le reste, le roman est assez inégal. Il est court, il est morcelé, il mélange les genres. Mais c’est du Roth, un grand écrivain délicieusement incorrect.

Philip Roth, Exit le fantôme (Exit Ghost), 2007, Folio 2011, 384 pages, €9,00, e-book Kindle €8,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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