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Antonin Artaud, L’ombilic des limbes

Peut-être sa maladie mentale a-t-elle fait toucher à l’auteur l’essence de l’être ? Comme Nietzsche, lui aussi atteint par l’anormalité psychique, Antonin Artaud peut écrire : « je ne conçois pas d’œuvre comme détachée de la vie » p.51.

Vieux débat qui remonte peut-être à celui de l’âme et du corps, l’une immortelle et présentant seule une valeur, l’autre terrestre et limitée par la mort. Débat qui a commencé avec la Bible dans notre culture et qu’aujourd’hui dépasse peut-être, mais qu’il est bon d’examiner. « Il faut en finir avec l’Esprit comme avec la littérature. Je dis que l’Esprit et la vie communiquent à tous les degrés. Je voudrais faire un Livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils n’auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité » p.52.

Ôtons l’enflure des majuscules, trait d’époque entre-deux-guerres, relativisons avec un peu moins de sérieux, et nous aboutissons à ce qui devrait être une évidence : que la littérature n’est pas l’écriture perpétuelle d’une Bible, inspirée par on ne sait quel esprit transcendant, mais « cette cristallisation sourde et multiforme de la pensée, qui choisit à un moment donné sa forme » p.56. Une expression personnelle et intime qui, par là-même, touche à l’universel. En effet, « je suis seul juge de ce qui est en moi » p.72.

Etonnant Artaud, il est le fou dans une cour qui se veut trop rationnelle. L’enfant du conte qui déclare tout cru voir le roi nu. Les années 30 ont précipité la folie des sociétés par le nationalisme, l’utopie communiste, la guerre, les chimères. Être Artaud alors était révolutionnaire. Mais aujourd’hui ?

Aujourd’hui, comme toujours, l’enrégimentement des esprits, des passions et des corps n’a pas disparu ; il a pris seulement d’autres formes. L’hygiénisme social, la contrainte morale écologique, le catéchisme du « correct », les tabous de l’expression, la moraline de l’acceptable, le bourrage commercial du temps de cerveau disponible, la mode et les tribus en réseau, sévissent toujours, et en force. Ils n’ont guère de contre-pouvoirs. Artaud reste celui qui dérange et relire ces textes parus en 1927 est salutaire

Antonin Artaud, L’ombilic des limbes, 1927, Poésie Gallimard 1968, 256 pages, €7.40 e-book Kindle €6.99

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