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L’apparence compte aussi, dit Alain

Le philosophe commence souvent son Propos sans savoir comment il va le finir. Il se lance à l’aventure, et l’esprit suit. Ainsi de la vision. Il s’agit d’un jeu « pour les temps de pluie », on se demande pourquoi. Peut-être parce qu’il est réputé pleuvoir beaucoup et souvent en Normandie, d’où écrit Alain ? « Il s’agit de faire constater par chacun qu’il voit double les objets rapprochés lorsqu’il regarde, dans la même direction, des objets plus éloignés ». Placez votre doigt devant votre nez et regardez le mur au fond : vous verrez deux doigts et pas un seul.

Bon, et alors ? Alors, « j’ai pu m’assurer, par hasard, que ces images doubles sont souvent niées de bonne foi, et par un raisonnement. » C’est vrai, dans le réel, il n’y a qu’un doigt. Ce n’est que l’illusion qui en fait voir deux : l’illusion d’optique. Une loi physique qui s’explique aisément, mais que le vulgum pecus ignore, ou évacue. Son « bon sens » lui dit que ce n’est pas possible, donc il le nie. Tout comme le « bon sens » de Trompe lui disait que, puisque l’eau de javel tuait le virus chinois, il n’y avait qu’à en avaler pour guérir. Le vantard ne l’a pas fait, il en est tombé malade sur plus d’une semaine.

Toujours le même partage Kahneman du cerveau entre ses deux systèmes, le rapide qui juge par réflexe instantané, voué à la survie en cas de danger ; le lent qui réfléchit, soupèse et raisonne pour établir une logique. « Il faut un temps et un travail pour atteindre les objets à travers les apparences », dit Alain.

Il ajoute aussitôt : « Mais, chose non moins remarquable, quand on est une fois éduqué, il faut un temps et un travail pour apercevoir les apparences. » C’est ainsi qu’un sapin peint en bleu semble inepte, alors que la brume de l’air lui donne réellement cette apparence. De même le flou impressionniste, qui reproduit le regard du myope sur le monde.

Il n’y a pas que dans les choses que la chose se produit. Mais aussi « chez les libres penseurs, lorsqu’ils se sont convaincus que les objets de la religion n’existent pas ; ils nient alors les apparences et, par exemple, les effets de la prière, parce qu’ils sont assurés qu’aucun Dieu n’écoute la prière. » Certes, mais avons-nous besoin de Dieu pour nous recueillir et examiner nos sentiments et nos pensées, pour nous élever et demander ? Le bouddhisme appelle cela « méditer », les psy la libre association d’idées, les gens ordinaire « réfléchir » – et c’est bien du même ordre. Il s’agit de faire silence en soi pour laisser surgir souvenirs, émotions et idées. Cette apparence de « prière » opère. « Il faut comprendre l’apparence aussi », conclut Alain.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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