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Les dieux détruisent régulièrement l’humanité, selon les Grecs

Les immortels ont besoin des mortels pour se sentir des dieux. Mais les mortels ne leur conviennent jamais, étant imparfaits. Ils ne cessent alors de détruire leur jouet pour en façonner un autre, espérant qu’il sera meilleur. Car ceux qui leurs font offrandes sont nécessaires, sinon qui reconnaîtrait les dieux ? Les Grecs sont d’habiles dialecticiens qui justifient les humains par les dieux, et les dieux par les humains.

Le thème du déluge, chez les Grecs, ne signifie pas la destruction de l’humain, mais celle d’une humanité, remplacée par une autre. Plusieurs fois dans l’histoire grecque, des déluges, des pestes et d’autres fléaux ont éradiqué la race humaine. Suffisamment pour enclencher la production d’une nouvelle race. Il est symbolique de constater que ce mythe antique côtoie l’expansion humaine, de « races » en « races » identifiées par les anthropologues, des Homo Erectus, Habilis, Néandertaliens jusqu’aux Sapiens que nous sommes.

Le mythe de Deucalion et de Pyrrha est ancien, attesté chez Hésiode. Il s’agit d’un déluge déclenché par Zeus pour anéantir une humanité a ses yeux impie. C’était la race de bronze. Sur les instructions de Prométhée, Deucalion a fabriqué un coffre pour y mettre des provisions et embarquer avec Pyrrha. Une pluie abondante a inondé la plus grande partie de la Grèce. Deucalion a flotté dans son coffre pendant neuf jours et neuf nuits avant d’aborder au mont Parnasse. La pluie s’étant arrêtée, il y débarque et offre un sacrifice à Zeus Protecteur des fugitifs. Le dieu lui envoie Hermès, qui lui offre d’obtenir ce qu’il veut. Deucalion choisit de faire naître une humanité à lui. Sur ordre de Zeus, il ramasse des pierres et les lance par-dessus sa tête. Les pierres de Deucalion deviennent des hommes, et celles que jette Pyrrha des femmes. Ces nouveaux humains sont appelés « les gens », mot qui vient du mot « pierre ». Sur cette Pierre je bâtirai mon église, disait Jésus – qui n’a fait que reprendre les Grecs, tout comme la Bible et son déluge a repris la légende mésopotamienne, adoptée aussi par les Grecs. Les pierres sont les os de Gaïa, dont la surface trempée par les pluies diluviennes est propice à la germination.

Mais c’est la faute des dieux. Ils n’ont pas donné de règles aux hommes, dit Théognis. Les cinq races d’Hésiode racontent la destruction totale de chacune d’elle par les dieux, sauf pour l’instant la dernière. Par exemple la seconde race, dite d’argent, créée après la victoire de Zeus sur les Titans. Comme elle refuse de faire un culte aux immortels, Zeus les ensevelit pour cause de démesure. La race suivante est celle de bronze et ne vaut pas mieux. Sa démesure est guerrière, et ne laisse place à aucune autre occupation, donc à aucun culte envers les dieux. La troisième race, celle des héros, donne un sens au choc des armes. Les héros fauchés à la fleur de l’âge perdurent dans la mémoire des hommes et des dieux, contrairement aux guerriers de bronze qui ont sombré dans l’anonymat. La première race, d’or, n’est pas détruite, elle s’éteint. Le dernière et cinquième race est celle de fer. Elle n’est pas encore éradiquée mais accumule angoisse et fatigue, processus irréversible de dégénérescence physique et morale selon les Grecs. Une anticipation de notre temps.

Les dieux ont soif de reconnaissance et seuls les mortels sont capables de la leur donner. C’est l’autel parfumé et rouge sang des sacrifices en offrande. Si une destruction totale d’une humanité est toujours envisageable, une destruction définitive est totalement improbable du point de vue des dieux. Ils ont besoin des mortels pour se sentir exister. Comme quoi les divinités, y compris le Dieu unique, sont des projections mentales humaines, trop humaines, et probablement pas des entités réelles. On ne saura jamais.

Mais l’humanité a en son sein la pulsion de mort de se détruire elle-même (et souvent à cause des religions). C’est le cas des abrutis de race de bronze, selon Hésiode, qui ne pensent à rien d’autre qu’au carnage. C’est aussi le cas de toute démesure. Souvenons-nous en.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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