Souvenirs selon Alain

Le 15 avril 1912 dans la nuit, le paquebot Titanic coule après avoir heurté un iceberg. Vanité satisfaite des ingénieurs, bêtise trop confiante du capitaine, avidité pressée des armateurs – comme dans toutes les catastrophes, on a joué à l’apprenti sorcier, on évacue ensuite les responsabilités, c’est pas moi c’est l’autre. Mais tel n’est pas le Propos d’Alain lorsqu’il écrit le 24 avril 1912.

Il ne sait alors presque rien des causes et des circonstances. Ce n’est qu’un « drame » et des « souvenirs terrifiants ». Mais justement : les souvenirs, ce sont eux qui font l’histoire. Dans l’instant, nul n’est spectateur, mais acteur. L’histoire se construit au moment où elle se déroule, sans recul, sans réflexion, sans logique. Ce n’est qu’ensuite, pour les rescapés, que le « drame est refait bien des fois pendant ces nuits où ils ne dormirent point ; où les souvenirs sont maintenant liés ; où chaque partie prend sa signification tragique, comme dans une pièce bien composée ». Chaque moment est alors éclairé par ce qui va suivre, ce qui était impossible sur le navire en train de sombrer.

« Dans l’action même, le spectateur n’existe pas. La réflexion manque ; les impressions changent en même temps que le spectacle ; et, pour mieux dire, il n’y a point de spectacle, mais seulement des perceptions inattendues, non interprétées, mal liées, et surtout des actions qui submergent les pensées ; chaque image apparaît et meurt. L’événement a tué le drame. » Vaste réflexion, qui explique la divergence des témoignages. Chacun a vu ce qu’il a vu, vécu ce qu’il a vécu, mais il ne reste pas la même chose pour le voisin qui a vu et vécu autrement.

Même chose pour les voyages. Je me demande toujours si mes compagnes et compagnons font le même voyage que moi. L’une d’elles, interrogée, me répond que oui et non. C’est bien le même voyage, mais le mien est reconstruit par les souvenirs, les notes, les photos, le récit que j’en tire. Il est en cela différent du sien, plus synthétique, moins précis.

« Sentir, c‘est réfléchir ; c’est se souvenir. Chacun a pu observer la même chose dans les petits et grands accidents : la nouveauté, l‘inattendu, l‘action pressante occupent toute l’attention, sans aucun sentiment. » L’orsqu’on vit sa vie dans l’instant, on ne réfléchit pas, on ne se regarde pas faire dans le miroir, pour y penser – ce qui est la définition même de la « réflexion ». Seuls les souvenirs le permettent, avec la distance, ce pourquoi ils sont reconstruits. Ils ne sont pas faux pour autant, mais personnels. Le Système 1 de Kahneman fonctionne par réflexe, dans l’instant ; le fameux Système 2 est ce qui compose en raison la « belle histoire » de ce qui a été vécu, cohérente, logique, construite a posteriori. Le cerveau humain est ainsi fait.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog


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