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Critique de Nietzsche aux écologistes

L’écologie n’existait guère du temps de Nietzsche. Au contraire, la Science prenait son essor et l’emballement des découvertes et des techniques rendaient le siècle optimiste. En réaction à l’industrialisation, qui entraînait l’urbanisation donc le déracinement et la prolétarisation, les Romantiques attardés se convertissaient à l’amour de la nature, de la vie naturelle, de la terre. Ce qui allait devenir le mouvement des Wandervögel, des jeunes randonneurs et des naturistes, était dans l’air.

Dans le paragraphe 9 de la première partie de ‘Par-delà le bien et le mal’, écrit en 1885, Nietzsche ramène la morale de conformité à la nature à l’éternelle morale qui se croit supérieure au monde, révélée ou tyrannique.

« Vous voulez vivre ‘en conformité avec la nature’ ? Ô nobles stoïciens, quelle duperie dans les mots ! Imaginez un être conforme à la nature, comme elle prodigue sans mesure, indifférent à l’extrême, sans intentions ni égards, sans pitié ni justice, fécond et stérile et incertain à la fois ; imaginez l’indifférence même muée en puissance, comment pourriez-vous vivre conformément à cette indifférence ? »

La ‘nature’ n’est que l’ordre des choses et les forces qui vont, au hasard et par nécessité, indifférentes aux êtres. Ou s’il y a ‘dessein intelligent’, la nature est l’autre nom de Dieu, de ce qui est hors du monde et qui le crée. Mais alors, ce n’est pas ‘la nature’ – mais une volonté.

« Vivre n’est-ce pas justement vouloir être autre chose que cette nature ? Vivre, n’est-ce pas évaluer, préférer, être injuste, borné, vouloir être différent ? Et à supposer que votre devise ‘conformément à la nature’ signifie au fond ‘conformément à la vie’, comment pourriez-vous faire autrement ? Pourquoi ériger en principe cela même que vous êtes, ce que vous ne pouvez pas ne pas être ? »

L’être humain, justement, veut sortir du naturel, du vivant qui se contente de survivre pour se reproduire. S’il est ‘dans’ la nature, partie du monde naturel, il est aussi ‘plus’ parce qu’il a une conscience qui réfléchit sur elle-même, seul être vivant à en être capable. La vie consiste à réaliser son programme génétique dans un environnement social et culturel aménagé par l’histoire. Suivre ‘la nature’, c’est vivre – tout simplement.

Pourquoi en faire tout un plat ? Parce que c’est le masque (idéologique, dira Marx) de l’orgueil : il s’agit d’imposer sa morale au nom de la nature. Hier, on convoquait Dieu pour le faire parler ; aujourd’hui (fin XIXème siècle… mais encore au XXIème pour certains écolos ou certains libertariens), on convoque la nature. On parle de ‘lois naturelles’, de ‘darwinisme social’, de ‘lois scientifiques de l’histoire’… Nietzsche démonte ces prétendues ‘vérités’.

« En réalité, il en est tout autrement : alors que vous prétendez déchiffrer avec ravissement dans la nature le canon de vos lois, c’est tout autre chose que vous voulez, étranges comédiens, imposteurs qui vous trompez vous-même ! Votre orgueil veut prescrire et incorporer à la nature, je dis bien à la nature elle-même, votre morale, votre idéal ; vous exigez qu’elle soit une nature ‘conforme à la sagesse du Portique’, et vous voudriez ramener tout ce qui existe à la ressemblance de votre propre image, en faire une prodigieuse et éternelle apothéose et une généralisation du stoïcisme. Malgré tout votre amour de la vérité, vous vous contraignez si longuement, si obstinément, avec une fixité tellement hypnotique, à voir la nature telle qu’elle n’est pas, c’est-à-dire stoïcienne, que vous finissez par ne plus pouvoir la voir autrement ; et je ne sais quel orgueil sans fond vous inspire encore en dernier lieu cette espérance insensée que, puisque vous savez vous tyranniser vous-mêmes – le stoïcien étant son propre tyran – la nature se laissera tyranniser à son tour ; le stoïcisme ne fait-il pas partie, lui aussi, de la nature ?… »

La nature est-elle manipulable ? Oui, par l’image et le symbole ; non, par la réalité des choses et la vitalité des êtres. Au fond, nous démontre Nietzsche, même l’intellectuel le plus ‘pur’ a l’instinct de puissance, la volonté d’imposer son ordre moral aux autres, d’en faire une loi universelle, une loi naturelle, ‘de nature’. Pourquoi faire de cette volonté morale particulière ‘la’ Morale à laquelle tous devraient obéir ?

« Mais tout cela, c’est une vieille, une éternelle histoire ; ce qui est arrivé jadis aux stoïciens arrive encore aujourd’hui dès qu’une philosophie commence à se prendre au sérieux. Elle crée toujours le monde à son image, elle ne saurait faire autrement ; la philosophie n’est autre que cet instinct tyrannique, la volonté de puissance sous sa forme la plus intellectuelle, la volonté de ‘créer le monde’, d’instaurer la causa prima. »

Toute idée n’est qu’une image de soi – pas une vérité, ni naturelle, ni révélée. Toute idéologie est re-création du monde. Ce qui est poésie lorsqu’elle reste utopie, ou devient tyrannie dès qu’elle entraîne à elle une cohorte de fanatiques sous la houlette d’un gourou.

Au fond, méfiez-vous des écologistes, nous dit Nietzsche ; méfiez-vous de tous les systèmes en –isme. Ils masquent la pure et simple volonté de vous dominer, de vous faire plier à leur façon de voir. Certains écologistes ont de bonnes idées, tout comme certains socialistes, centristes, naturistes, et autres -istes. Mais tout ce qui est systématique est dangereux parce qu’un système n’est jamais une vérité mais une caricature partielle qui enserre la pensée.

Autrement dit : observez, jugez et pensez par vous-mêmes ! Frédéric Nietzsche est l’un des grands penseurs de la liberté.

Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1885, édition Montanari, Folio 1987, 288 pages, €7.13

Nous citons le texte dans sa traduction par Geneviève Bianquis, parue en 10-18 en 1972.

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