Vers la mystérieuse Arménie

Pour moi, l’Arménie se résumait au papier et à Noé. Le papier d’Arménie sentait l’encens et ma grand-mère m’avait donné un carnet de ce genre, ramette rigide qu’il fallait faire brûler. Quant à Noé, échoué après le Déluge sur le mont Ararat, son arche de bois remplie d’animaux avait enchanté mes heures de catéchisme avant que la suite ne fut censurée pour les oreilles pudiques. Noé ne s’était-il pas enivré et montré « nu » à ses fils ? Sainte horreur catholique – c’était avant mai 68. Mais visiter l’Arménie est une tentation parce qu’elle reste la pointe avancée du christianisme face à l’islam dans le Caucase. Une frontière soutenue par les Russes depuis deux siècles. Pays indépendant, non arabe, il mérite d’être vu. Accord entre maires, Paris vient de signer un pacte d’amitié avec Erevan.

Nous partons de Roissy pour Riga, en Lettonie. Puis un Boeing 737 décolle vers minuit de Riga pour arriver à Erevan vers 4h. Des jumeaux de deux ans montent à bord, Arméniens. S’ils braillent en salle d’attente, ils dorment sagement une fois dans l’avion. Ce ne sont pas les plus bruyants, mais des jeunes de retour en Arménie une fois passé leur degré. Ils ont vingt ans et parlent haut, tout excités à l’idée de revoir la famille et de montrer leur succès. L’un d’eux transporte avec lui son diplôme enrubanné qu’il déroulera devant les oncles et cousins à l’arrivée. Il prend la pose pour la photo en groupe, tenant le précieux parchemin devant sa poitrine. Sa copine a un vague air de Catherine Deneuve.

Voler, désormais, n’a plus de goût. Compression des coûts oblige, tout est payant, les bagages de cabine ramenés à 8 kg plutôt que 10, le café à 2€50, le sandwich à 6€. Le service disparaît, submergé par l’intérêt. Les matrones-hôtesses de l’air pas commode, à la soviétique, rendent cet état de fait encore plus brutal. Le collectif pour elles a toujours raison – sauf que le collectif actuel s’appelle marché, elles l’apprendront dès que leur teint sera moins frais. Jamais depuis la crise financière de 2007 n’ai-je pris autant conscience de cette dérive exacerbée : qui paye existe, tous les autres sont rejetés aux marges, spectateurs des nantis. Nous sommes passés brutalement d’un social-étatisme keynésien lourdingue à un chacun pour soi égoïste que les Tea parties reflètent en caricature.

Ce qui frappe dans le hall de l’aéroport d’Erevan, ce sont les retrouvailles familiales. Comme à Tel Aviv en moins américain : plusieurs âges mêlés, nombreux gosses, cousins au sixième degré, propos chaleureux, étreintes et mains sur les épaules, photographies sans nombre. C’est très méridional, expansif. Un adulte accompagne quatre kids d’une douzaine d’années dont l’un, les cheveux en casque, a la joliesse des années 70. Chacun retrouve ses oncles et cousins à l’arrivée, puis part séparément, après un rapide au revoir. Le matin est à peine entamé mais déjà la chaleur se fait sentir, lourde encore dans les bâtiments. Les très jeunes venus de la ville sont vêtus au minimum, bermuda de jean et tee-shirt à col en V, chemisette ouverte ou débardeur laissant à nu les omoplates comme des embryons d’ailes.

Le visa se prend sur place pour 6€, à payer en 8000 drams (change sur place). Le jour se lève, il est 6h, l’air est moite et sent l’ozone. Nous prenons un bus de l’agence pour l’hôtel Regineh, situé sur les hauteurs à l’écart du centre-ville. Notre accompagnatrice arménienne est une belle femme dans la trentaine qui a un fils de douze ans laissé aux grands-parents pour l’été (trois mois de vacances en raison de la chaleur en Arménie).

Je remarque un détail amusant : tous les feux sont dotés d’une minuterie qui s’affiche en-dessous. Le piéton comme le conducteur sait combien il lui reste de secondes avant que le feu ne change de couleur. C’est ingénieux, ainsi le piéton a le plus souvent trente secondes quand le feu vient de changer, mais il évitera de traverser s’il n’en reste que deux ou trois affichées !

Ce qu’on peut voir de la ville, ce matin en bus, montre son aspect resté soviétique, massif, presque mussolinien. Nous verrons les quartiers neufs très chics en centre-ville, qui coûtent déjà dans les 2500$ le m². Ils gardent ce style autoritaire, imitation de Boffil. La terre est sèche dès qu’elle n’est pas artificiellement arrosée et peu de verdure pousse sur les collines. La rénovation a commencé avec la reprise économique de la fin des années 1990, mais de vieux immeubles subsistent, bâtis de briques diverses en fonction des arrivages et cimentés à la diable. Les toits sont même coiffés de tôle ce qui doit faire fournaise à l’étage supérieur ! Notre guide arménienne nous dit que les constructions récentes sont isolées par une trentaine de centimètres d’épaisseur de pouzzolane, pierre volcanique à bulles, courante ici. Des chiens errants hauts sur patte, couleur sable ou terre, « gardent » un bout de territoire, notamment le parking de l’hôtel.

Retrouvez toutes les notes du voyage en Arménie sur ce blog


En savoir plus sur argoul

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Catégories : Arménie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Navigation des articles

4 réflexions sur “Vers la mystérieuse Arménie

  1. Bonjour Argoul
    Merci pour votre réponse et je me ferai un plaisir de lire la suite. Votre vision m’intéresse, la mienne étant forcément plus nuancée par mon origine.
    J’espère que vous lirez, en partie, mon récit où vous trouverez des impressions communes.
    La visite du Dzidzernagapert ne laisse pas indifférent et suscite des questions quant à l’obstination de la Turquie actuelle à réfuter la qualification de génocide ce qui fut commis à la faveur de la 1ère guerre mondiale.

    J’aime

  2. Bonjour, oui je suis allé en Arménie et j’ai aimé le pays. Je vais donc présenter régulièrement les mardi et vendredi sur le blog une note de voyage. Il devrait y en avoir une vingtaine. La question du génocide a déjà été abordée dans un billet précédent, traduction de l’anglais d’un panneau du musée d’histoire d’Erevan. Peut-être y reviendrai-je lors de la note sur la visite du musée. Je n’ai aucun parti autre que celui de la neutralité historique à ce sujet. Merci des précisions que vous pourrez apporter durant le voyage, ou des erreurs que vous pourrez corriger (il y en aura sans doute…) Bonne lecture !

    J’aime

  3. Juste un mot pour dire que moi aussi, j’ai conservé deux billets de 1000 drams (2 euros env) !
    L’effigie est celle de Yerhiché Tcharents poète et l’inscription à droite du visage dit « De ma chère Arménie j’aime la chaleur de son foyer » (traduction approximative).
    On trouve sur Youtube de magnifiques poésies, la langue arménienne ayant une sonorité et une richesse insoupçonnables.

    J’aime

  4. Bonjour,
    J’ai lu avec intérêt votre récit et suis resté sur ma faim en espérant une suite. Je suis arménien d’origine, mes grands parents ayant échappé au génocide, sont venus en France en 1924.
    Il m’a fallu attendre 2008 pour réaliser mon rêve de voir le berceau des arméniens. Mon voyage restera un souvenir marquant et je l’ai raconté dans mon site personnel.
    Comme vous le dites, c’est un pays particulier de par sa culture et situation géographique.
    Votre blog est intéressant et j’y reviendrai certainement.
    Bien cordialement.

    J’aime