Rousseau a pavé l’enfer de bonnes intentions

Les racines du caporalisme français se trouvent chez Rousseau.

rousseau du contrat social

Curieusement Jean-Jacques Rousseau, ce penseur fantasque, imprègne assez peu les textes institutionnels, rédigés par des juristes plus proches de Montesquieu. Mais il imbibe littéralement la pensée populaire. Véhiculé par l’école, exalté avec Robespierre et la grande Révolution, précurseur du romantisme, illustré par Victor Hugo, Rousseau répond à ce besoin ‘démocratique’ de passion débridée et de revendication égalitaire. Couper des têtes, égaliser la société, croire en « la bonté naturelle » composent un mythe puissant. Il travaille aujourd’hui la société plus que jamais :

Le courant antilibéral et altermondialiste d’aujourd’hui rejoint nombre de catholiques et de serviteurs de l’État dans son mépris du commerce, sa haine de l’argent et de la société (mode, marchandise, médiatique). Comme Rousseau, ils prônent l’austérité de mœurs (mais conservent quand même la propriété petite-bourgeoise et singent comme Jean-Jacques l’art de vivre aristocratique).

Les écologistes comme nombre d’éducateurs (surtout après 1968, un peu moins aujourd’hui) sont séduits par l’idée que la nature fait l’homme « naturellement bon » et que « la société » dans tout ce qu’elle représente (l’artificiel, l’industriel, le marketing, les normes sexuelles, la contrainte morale) rend les gens malheureux. « Il n’y a pas de malheur dans la nature », affirme Rousseau (un peu légèrement à mon avis…).

Les souverainistes (Seguin, Chevènement, Guaino, Dupont-Aignan) tiennent à cette fiction de la « volonté générale » pour justifier leur refus qu’un citoyen français puisse saisir un juge en exception d’inconstitutionnalité (comme cela se pratique dans les pays développés de culture proche) ; ils refusent également toute idée de fédération européenne ; ils voudraient sanctuariser « dans la Constitution » tout ce qui peut faire polémique (précaution, discrimination, mémoriel…).

Les bonapartistes (et gaullistes) pour qui les divisions et les partis sont « le Mal français » voient dans l’indivisible souveraineté de Rousseau le fondement théorique de leur croyance en l’État-nation absolu. Mais la référence qui leur est chère, la Résistance, fut un mythe gaulliste et communiste plus qu’une réalité « unanime »…

Les néo-socialistes tels Ségolène Royal justifient les « jurys citoyens » et les « forums participatifs » par la souveraineté « inaliénable ». C’est aussi le cas pour l’Exécutif quand il exige du Parlement de voter sans contestation tous les textes émanant du gouvernement.

Notons que le tropisme personnel de Rousseau le poussait vers une souveraineté certes « générale » mais un gouvernement clairement « aristocratique ». Ce type de régime a été le rêve des saint-simoniens et… la réalisation des technocrates d’aujourd’hui sortis de l’ENA.

Benjamin Constant a critiqué fort justement le mythe Rousseau.

benjamin constant de la liberte des anciens comparee a celle des modernes

Il distingue la liberté des Anciens de celle des Modernes :

  1. Chez les Anciens, Lacédémoniens ou Romains souvent en état de guerre, les citoyens étaient sous mobilisation constante. Ils participaient aux décisions politiques par « assujettissement des individus à l’autorité de l’ensemble. » Aucune action ne pouvait rester privée mais toutes étaient « soumises à une surveillance sévère ». Dans ce type de communauté, la société est tout, l’individu un organe : « Rien n’est accordé à l’indépendance individuelle, ni sous le rapport des opinions, ni sous celui de l’industrie, ni surtout sous le rapport de la religion. »
  2. Chez les Modernes, vivant en sociétés complexes et incomparablement plus nombreuses, les citoyens ont une autonomie et le droit individuel de faire ce qu’ils veulent – dans le cadre de la loi. La différence avec les Ancien est le droit établi, qui surplombe la société, donc toutes les libertés individuelles. « Notre liberté, à nous, doit se composer de la jouissance paisible de l’indépendance privée. »

Par cette distinction, célèbre en science politique, Constant remet Rousseau à sa place d’idéaliste : le droit écrit, concret, discuté et régulièrement amendé par les assemblées, doit primer la trop vague « volonté générale »; celle-ci est en effet unanimiste et manipulable à merci par n’importe quel démagogue (de tribune, de grands mots ou de media). Pas de « mobilisation citoyenne » constante et pour n’importe quoi, mais le libre exercice par chacun de ses droits et initiatives, sous la régulation de la loi. Elle-même débattue et votée dans deux chambres avec navette de compromis, avant d’être promulguée (ou non) par le président, voire soumise au Conseil constitutionnel par une poignée de parlementaires en cas de contestation d’une part de la société. Toute cette temporisation et ces filtres successifs visent à assurer que « la loi » n’est pas de circonstance mais répond à « l’intérêt général ».

A noter que c’est la conception archaïque de la liberté qui subordonne les individus au collectif, qu’il soit la cité, la religion, la race ou l’Humanité prolétaire, ou encore la citoyenneté planétaire. Le communisme, le nazisme, le pétainisme, le catholicisme hier et l’islamisme aujourd’hui, le socialisme fusionnel à la Valls, le jacobinisme Aubry, l’écologisme de Gaïa, le national-étatisme Le Pen, ou le chavisme Mélenchon poursuivent cette liberté-là : au nom de l’Égalité fusionnelle. Chacun se doit de rester à sa place dans le Collectif, nul ne doit passer devant ni faire prévaloir son intérêt égoïste – même si l’exercice de sa liberté n’entrave pas celle des autres. Le seul fait de voir combien il se veut « différent » est en soi une atteinte à la dignité de tous – voire de la race, de l’Histoire ou de Dieu.

Benjamin Constant apparaît bien plus moderne que Jean-Jacques Rousseau… et fait apparaître les mœurs de la Ve République française comme archaïques, peu « démocratiques » par rapport aux pays voisins. Elles sont inadaptées à l’adhésion de citoyens désormais éduqués qui n’ont pas besoin de tuteurs, d’adjudants, de profs, de curés, de califes, de gourous ou d’intellos qui leurs disent ce qu’ils doivent faire. Seuls les « cendriers vides » ont besoin d’imams ou de grands frères.

Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, Mille et Une Nuits 2010, 59 pages, €3.00

e-book format Kindle, €2.49

Benjamin Constant, Ecrits politiques (choisis par Marcel Gauchet), Folio essais 1997, 870 pages, €13.90

Rousseau, Du contrat social, Garnier-Flammarion 2011, 255 pages, €3.90

e-book format Kindle, €2.99

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