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Patricia Wentworth, Le marc maudit

L’émule d’Agatha Christie en vieille dame anglaise conservatrice mais féministe sévit toujours. Cette fois après-guerre dans un manoir anglais, huis-clos d’une fermentation familiale qui aboutit au maudit marc. Pas le prénom, mais fort de café. De quoi donner des idées noires pour un polar noir. La détective amateur Maud Silver, toujours vêtue à l’économie comme à l’époque victorienne, et tricotant son éternelle chaussette pour Derek, l’un de ses petits-neveux, est sollicitée par Jimmy Latter, un hobereau de la campagne (non loin de Londres quand même). Sa femme Loïs a peur d’être empoisonnée.

C’est un certain Memnon, voyant extra-lucide, qui le lui a prédit, et certains malaises apparaissent en effet périodiquement après les repas. Ils passent vite, mais se renouvellent. La belle serait-elle enceinte ? Pas elle ! Dominatrice, sûre d’elle-même, usant de son pouvoir incomparable de séduction, elle règne sur Latter End, le manoir. Elle a épousé l’héritier Jimmy deux ans auparavant, au lieu du beau jeune cousin Anthony, avec qui elle a flirté avant son mariage. Mais elle aime l’argent, elle est dépensière. Elle méprise ceux qui n’en ont pas, comme les parasites du manoir et les domestiques. En fait, elle se fait détester de toute la volière. Car seuls deux hommes occupent le manoir au milieu d’une kyrielle de femmes : Jimmy le propriétaire et son cousin Anthony, qui revient en visite après deux ans d’éloignement.

Lorsque Maud paraît, le destin s’est accompli : Loïs a succombé au poison. C’est de la morphine versée dans son café à la turque, avec marc au fond, la seule façon snob pour elle de boire du café. Comme les symptômes précédents incriminaient ce café qu’elle était seule à boire, son mari Jimmy, amoureux d’admiration pour cette belle plante qui a consenti à l’épouser, a décidé d’en prendre aussi. Qui voudrait l’empoisonner devrait l’empoisonner aussi. Mais ce n’est pas ce qui est advenu.

Les tasses étaient dans le salon où seules trois personnes se trouvaient, outre la victime, allant et venant depuis la terrasse : Jimmy, Minnie, Ellie. Seuls Anthony et Julia n’étaient pas encore là. Qui l’a fait ? Loïs s’est-elle suicidée après une violente dispute avec son mari, qui l’a surprise dans la chambre de son cousin en chemise de nuit et en pleine tentative de flirt ? Jimmy l’a-t-il tuée, effaré de voir qu’elle ne l’aimait pas et vexé de cette humiliation ? Minnie a-t-elle décidé de se venger de son renvoi du manoir par Loïs, la désormais maîtresse de maison, elle qui y résidait depuis vingt-cinq ans ? Ellie, la sœur du Julia, est exploitée comme une domestique malgré sa fatigue de tenir un manoir sans assez de personnel après-guerre ; elle voulait faire venir son mari Ronnie, blessé à la jambe et soigné à l’hôpital, mais Loïs s’y est opposée catégoriquement : s’est-elle vengée ?

Maud Silver assiste le macho chauvin mais rigoureux inspecteur principal Lamb, flanqué de son jeune impeccable sorti des écoles sergent Franck Abbott. Son avantage consiste à se fondre dans la population et à susciter les confidences de ces dames, les sensibles et qui n’osent pas se confier aux hommes, encore moins à des policiers. Ainsi Polly, l’aide-cuisinière de 17 ans qui « a vu » quelque chose, la cuisinière depuis cinquante ans au manoir, Manny, qui « a fait » quelque chose, et la langue de vipère dans un corps lubrique Gladys qui se voit volontiers exposer ce « qu’elle a écouté aux portes » théâtralement devant le juge.

Le dilemme entre suicide et assassinat sera tranché par les bribes de témoignages replacés dans le puzzle des événements et la sociologie de la volière. Car, outre l’intrigue cérébrale à la Agatha, le roman de détective se double, chez Patricia Wentworth, d’une fine analyse des tempéraments et de la société de son temps. Une vieille Angleterre brutalisée par la guerre et la perte des repères comme des hommes, où les femmes doivent prendre en main leur destin.

Toujours délicieux à qui aime la vieille Angleterre.

Patricia Wentworth, Le marc maudit (Latter End), 1949, 10-18 2000, 319 pages, occasion 1,50 , e-book Kindle €9,99

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Patricia Wentworth Le masque gris

L’un des premiers romans policiers avec Maud Silver, vieille fille détective, et pas le meilleur. Certes, l’intrigue est menée tambour battant en de courts chapitres qui se lisent au galop, mais l’intrigue est convenue (il s’agit toujours de découvrir l’amour malgré les vicissitudes) et le scénario invraisemblable. Nous sommes dans le feuilleton à la Rocambole plutôt que dans l’intrigue psychologique qui fera le sel des enquêtes suivantes.

Un Charles en jeune homme au milieu de sa vingtaine qui cherche chaussure à son pied, une Margaret avec qui il a été fiancé mais qui a rompu brutalement quatre ans plus tôt sans explication ; un Archie ami de Charles qui succombe au charme infantile d’une bécasse de 18 ans devenue orpheline et ramenée de sa pension suisse ; un père riche disparu en mer et un oncle Freddy qui veut disparaître à l’étranger – avec l’héritage – voilà les personnages.

Tout ce petit monde virevolte dans des actions irraisonnées, découvrant un complot dès les premières pages, sauvant une jeune fille dans les suivantes, puis la perdant parce qu’écervelée, et ainsi de suite – jusqu’aux caves de l’horreur à la fin. Avec une détective poussiéreuse laissée de côté comme un chiffon sale et qui n’a quasiment aucun rôle actif pour sa première enquête !

Plus pour ados que pour adultes, si vous voulez mon avis.

Si j’ai aimé les autres romans policiers de Patricia Wentworth lus jusqu’à présent, c’est pour la peinture du milieu bourgeois anglais début du siècle dernier, pour les relations psychologiques fouillées et bien amenées, et pour l’action qui parfois s’accélère judicieusement. Celui-ci tient trop du roman en série pour que je le relise un jour.

Patricia Wentworth, Le masque gris (Grey Mask), 1929, 10-18 Grands detectives 1995, 286 pages, €7.10 e-book Kindle €8.99

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Patricia Wentworth, A travers le mur

Bas de laine et tasse de thé, l’Angleterre a connu la guerre mais reste l’Angleterre. En ce début des années 1950, un oncle riche décède et lègue par testament à une petite cousine l’essentiel de sa fortune. En revenant de Londres, où elle a été convoquée par le cabinet juridique qui s’occupe du testament, Marian Brand est pris dans un accident de train. Un jeune homme de la trentaine, Richard Cunningham, qui l’avait repérée dans son compartiment, est à ses côtés sous le wagon renversé. Ils sont indemnes, il tombe amoureux.

Lorsque Marian va prendre possession de son héritage, une grande maison au bord de la mer, elle découvre deux sœurs célibataires, venues vivre avec cet oncle et deux juvéniles, Félix le musicien et Penny son amie d’enfance. Félix est un enfant d’un premier mariage de son père avec sa nouvelle tante Florence, une grosse personne égoïste et désagréable qui ne l’a jamais aimé, pas plus que la sœur de cette dernière, la volubile et irascible Cassy. D’ailleurs, personne ne s’aime dans cette maison : « Envie, haine, malice et manque de charité. Lorsque ces quatre sentiments sont réunis, un meurtre n’est plus surprenant », cite doctement la détective amateur Maud Silver, fine observatrice de ses contemporains (p.174). Ina, sœur de Marian, mariée à ce beau merle de Cyril Fenton, acteur paresseux et dépensier qui n’aime pas travailler, est malheureuse. Elle aurait dû hériter si son oncle n’en n’avait pas décidé autrement et Cyril est furieux.

C’est l’intrusion d’une bimbo blonde évaporée, Helen Adrian, qui mandate la détective amateur Maud Silver parce que quelqu’un la connaissant bien la fait chanter, qui va nouer le drame. Tout se passe dans le huis clos de la maison divisée, où la nouvelle occupante Marian occupe un côté avec sa sœur Ina et le mari Cyril, le chat Mactavish et la servante Eliza, tandis que les deux sœurs et les deux jeunes occupent l’autre. Une porte de communication à chaque étage est verrouillée des deux côtés mais les gonds sont bien huilés.

Il se trouve qu’un matin Helen est retrouvée morte sur la plage, le crâne fracassé. Qui l’a fait ? Est-ce le maître-chanteur ? Le jeune Félix très amoureux ? Le mari Cyril toujours en quête d’argent ? Ou encore quelqu’un d’autre ? Notre détective Maud va évidemment enquêter, à sa manière tranquille, soutenant une conversation en apparence anodine tout en tricotant des chaussettes de laine grise pour son neveu écolier Derek. L’inspecteur Crisp est chargé de l’enquête, sous la supervision du commissaire March, ami de Miss Silver.

Le lecteur sera égaré par les coupables possibles et leurs mobiles, tandis que la conclusion se profilera fatalement, non sans quelques observations fines sur la société oisive de l’Angleterre comme sur les sentiments amoureux des jeunes personnes. Non sans, aussi une certaine touche de sensualité,: « Le jeune homme surgit sur le palier, la veste de pyjama entrouverte, une mèche rebelle dressée sur la tête comme le plumet d’un heaume. Il avait hâtivement passé un pantalon » p.300. Il s’agit de Félix, coléreux et fragile, que son amie Penny aime en secret depuis toujours.

Patricia Wentworth, A travers le mur (Through The Wall), 1952, 10-18 Grands détectives 1995, 318 pages, €1.85 occasion, e-book Kindle €9.99 

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