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Patricia Wentworth, Le point de non-retour

Fille de général britannique de l’armée des Indes et épouse de deux colonels, Dora Amy Elles Dillon Turnbull a écrit sous le pseudonyme de Patricia Wentworth de nombreux romans policiers avant son décès à 82 ans en 1961. Nous sommes toujours dans l’Angleterre post-victorienne, pas encore contemporaine, où les rôles sociaux sont figés et où la tasse de thé résume la vie sociale des femmes.

Crime et romance sont les ingrédients principaux des œuvres Wentworth. L’opus ici chroniqué n’y manque pas. Rosamond est une jeune fille sous la coupe de sa tante, l’impérieuse et glaciale Lydia Crewe, à qui elle sert de dame de compagnie dans son manoir antique, fierté de la famille depuis plusieurs siècles. Sa jeune sœur Jenny, 12 ans, a réchappé d’un accident deux ans auparavant et reste à la maison, à se rééduquer mais surtout à dévorer des romans à l’eau de rose et à s’essayer à l’écriture. Elle a envoyé une lettre avec quelques œuvres à un éditeur londonien, lequel vient frapper un soir à la porte du manoir. Non qu’il veuille déjà la publier, c’est trop tôt et son style imite plus qu’innove, mais ses observations sont intéressantes et à développer. Et le début de ce roman dit « policier » consiste à toute une série de conseils aux jeunes écrivains, pas mauvais d’ailleurs.

Mais Craig Leister, jeune homme vigoureux et viril, outre qu’il a un vieil oncle à visiter dans le coin, a surtout été attiré par la photo jointe à l’envoi de Jenny : celle de sa sœur Rosamond. Il en est tombé amoureux. Début de la romance, qui se conclura in extremis à la fin, pressée par les circonstances. La vieille Crewe, imbue de dynastie, est à moitié folle, mais cela ne se voit pas encore. En tout cas, sa sénilité prend des proportions autoritaires et implacables. Les femmes de charge surprises dans son salon sont sévèrement tancées, et leur curiosité bien punie. Hautaine avec tout le monde, Lydia Crewe l’est constamment en public avec Henry, son ancien amour de jeunesse disparu durant vingt ans après avoir été accusé (à tort ?) d’avoir volé un bijou. Sauf que ce n’est pas si simple…

La campagne recèle un important centre militaire d’études sur les avions et les services de contre-espionnage sont très sensibles à tout ce qui survient de particulier dans le coin. C’est d’abord la disparition sans laisser de traces de Maggie Bell, de qui on a reçu deux cartes postales disant qu’elle était partie. Puis, tout récemment, Miss Holiday, qui avait ramassé une lettre adressée à Lydia Crewe qui traînait par terre. Les cancans vont bon train dans le village, tout se sait, répandu comme une traînée de poudre. Si les morts se succèdent, n’est-ce pas parce qu’on voudrait supprimer des témoins ? Cacher un secret ?

L’inspecteur Frank Abbott, beau jeune homme blond bien mis, est chargé par son commissaire de Scotland Yard d’enquêter discrètement sur le terrain. Mais quoi de plus discret que d’engager une vieille dame adepte du tricot pour sa nièce et de tasses de thé bien fort, pour faire parler les rombières ? Car, en ce début des années 1950 en Angleterre, les femmes ont toujours des réticences à parler aux hommes, qu’elles ont peu fréquentés passé l’âge de 7 ans, et encore moins à la police. Miss Maud Silver, bien connue de Scotland Yard, est donc mise à contribution pour tirer les vers du nez de ces ménagères cancanières. On soupçonne un réseau d’espionnage derrière les disparitions, et de mystérieux bouts de papier écrit en cyrilliques sont retrouvés dans les poches du jeune dessinateur industriel Nicholas, neveu d’Henry Cunningam. Miss Silver a justement une amie d’enfance qu’elle n’a pas vue depuis des années et qui l’a invitée à venir passer quelques jours. Ces oncles, parents, cousins, amis, toujours disponibles près des lieux du crime chez Wentworth sont assez convenus, mais bien pratiques pour l’intrigue.

Celle-ci est longue, tortueuse, illustrant la noirceur de certaines âmes humaines et la veulerie d’autres. Jenny se fait dorloter par sa sœur, comme Henry par la sienne, mais sa tante Lydia Crewe l’a vue marcher et sortir de nuit de la maison et décide de l’envoyer illico à l’école pour qu’elle ait une éducation normale. Lucy Cunningam, entendant le téléphone sonner une nuit dans le hall à 3 h du matin, a failli se fracasser la tête dans l’escalier parce qu’une corde huilée y était tendue. Il n’y avait que deux autres personnes dans la maison fermée à clé : son frère Henry, qui passe son temps à collecter des insectes, chenilles et araignées, pour les envoyer à ses correspondants en Belgique, et Nicholas, le dessinateur d’études au centre militaire qui sort le soir et rentre toujours très tard. Qui a voulu la tuer ? Et pourquoi ? Elle qui ne fait de mal à personne et aide au manoir. Mais justement…

Tout à fait dans le style un peu vieillot de l’autrice, plus romanesque que la Miss Marple de sa consœur Agatha Christie, citant le poète Tennyson mais moins fouillée sur la psychologie. Intéressant pour l’intrigue, bien ficelée, mais aussi sur l’état de la société britannique dix ans après la guerre, encore figée dans ses coutumes et ses statuts sociaux archaïques.

Patricia Wentworth, Le point de non-retour (Vanishing Point), 1955, 10-18 1993, 260 pages, occasion €12,06,e-book Kindle €9,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Jean d’Ormesson, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

Et voici des mémoires, le Moi interrogé par le Sur-moi en tribunal. C’est enlevé, léger, enthousiaste. D’une modestie trop forcée pour n’être pas cette « humilité » de façade qu’il est de bon ton d’afficher en milieu catholique, ce qui ne laisse pas, de livre ne livre, d’être un brin agaçant. Une belle histoire de vie sur un vers d’Aragon pour un être comblé de naissance. Ce bouquet final se lit agréablement, sauf les rajouts de la fin (Il y a au-dessus de nous… et Les chemins…) où l’auteur ne sait pas finir et singe saint François d’Assise avec un bonjour l’eau, bonjour les arbres, bonjour les chats, les ânes et les éléphants… – avant de retomber une fois de plus dans ses marottes : le temps, la mort, Dieu… Ce ne sont fort heureusement que les deux ou trois dizaines de pages de la fin qui font tache (« Tant que ça ? ») – eh oui.

Pour le principal, le lecteur est comblé. Les anecdotes lues plusieurs fois dans les romans sont reprises avec les personnages véritables, comme ce médecin juif sauvé de la rafle du Vel d’Hiv par Carbone : c’était Nora, le père de Jean, Pierre et Simon. Né à Paris VIIème et embarqué aussitôt pour la Bavière, où il apprend l’allemand avant le français, le petit Jean Bruno Wladimir François-de-Paule quitte le pays devenu nazi pour la Roumanie à 7 ans puis suit son père ambassadeur au Brésil à 11 ans sur le paquebot Massilia qui deviendra célèbre pour avoir transporté des parlementaires français fuyant l’Occupation. Là, un officier mécanicien lui montre les arcanes du bateau et lui suggère qu’il aimerait bien le prend en photo tout nu. « J’ai refusé. Avec simplicité et fermeté », en vaillant petit diplomate formé dans les salons de l’aristocratie catholique.

C’est la première mention de la sexualité, cet émoi de la chair dont la religion fait un tabou et qu’il est socialement inconvenant d’évoquer. La suite ne sera pas plus explicite, un prof de philo voudra l’enculer, les femmes l’aimeront et il aimera les femmes – et voilà, vous n’en saurez pas plus. Mais est-ce bien nécessaire ? L’auteur fait partie de ces conservateurs qui croient que la répression de sa sexualité ouvre l’esprit aux études, sinon l’âme à la spiritualité par sublimation. Ce n’est pas mon avis mais Jean d’Ormesson et moi ne sommes ni de la même génération ni du même milieu.

Qu’a-t-il fait de son esprit ? Pas grand-chose, il l’avoue. Paresseux, indifférent, médiocre, épris de liberté pour le farniente, de plaisir pour la beauté, il sait surtout causer – « comme si vous étiez devant une tasse de thé » lui dit un examinateur au concours d’entrée à Normale Sup. La vie s’est chargée d’un peu le corriger sur tous ces plans, notamment la direction du Figaro, mais il n’a guère aimé travailler. Son poste en marge de l’UNESCO – détaché de l’Education nationale – obtenu par relations, consiste surtout à s’entremettre en salonnard avec les célébrités mondiales. Il désirait surtout « ne rien faire » et « n’être rien » (socialement), ce qui n’est pas possible en démocratie. On ne vit plus de ses rentes, sauf à les acquérir par des années de labeur pour être reconnu. La célébrité lui est tombée dessus sans le vouloir, avec La gloire de l’empire, un pastiche d’historien revu par un écrivain. Il passe chez Pivot, reçoit le Grand prix du roman de l’Académie française, entre derechef dans le clan des Immortels par élection.

Il était trop jeune en 1940 pour avoir résisté, sauf à taguer des slogans gaullistes sur les murs de Clermont-Ferrand. Il a beaucoup admiré son père, un Maître de Santiago à la Montherlant, le général de Gaulle, Romain Gary, Raymond Aron, Cary Grant, Cioran et l’Ecclésiaste, un certain nombre de ses profs, son frère de quatre ans plus âgé Henry et Jean-François Deniau avec lequel il a vécu quelques aventures risquées. Il rend hommage à chacun dans une interminable liste qui forme tout un index en fin de volume. Qui ne se trouve pas dans ce Who’s who n’est pas en odeur de sainteté ni de son « milieu ».

Il s’est beaucoup étonné devant le monde, l’art, la musique, les livres. Etonnement et admiration forment les deux piliers de ce livre pour rendre grâce et dire malgré tout que cette vie fut belle. Il eut un enfant, Héloïse ; il ne s’en est guère occupé, pris par le tourbillon de ses vanités. Il le regrette et tente de rattraper le temps perdu avec sa petite-fille Marie-Sarah, mais c’est un peu tard. L’enfant n’est-il pas le premier émerveillement dans ce monde ?

A 91 ans, lorsqu’il boucle ce livre, il garde trois convictions :

  1. « Rien n’est plus beau que ce monde passager »
  2. « Naître, c’est commencer à mourir et la vie que j’ai tant aimée est une espèce d’illusion »
  3. « Malgré tous mes doutes, je mets mon espérance dans une nécessité obscure et dans une puissance inconnue » – en bref : « Dieu ».

Passionnant – sauf les deux dernières (heureusement courtes) parties. Jean d’Ormesson prouve au fond, un peu comme Montaigne, que son chef-d’œuvre est lui-même.

Jean d’Ormesson, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, 2016, Gallimard 496 pages, €22.50 e-book Kindle €7.99

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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